Double meurtre de Lingolsheim: Le lien entre la schizophrénie de l’accusé et le passage à l’acte divise les experts

PROCES Présenté comme schizophrène, Mohamed El Amri est jugé devant la cour d'assises du Bas-Rhin pour le meurtre de sa compagne et de leur bébé de deux mois à Lingolsheim en 2015...

Alexia Ighirri

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Double meurtre de Lingolsheim: l'accusé jugé par la cour d'assises du Bas-Rhin à Strasbourg.
Double meurtre de Lingolsheim: l'accusé jugé par la cour d'assises du Bas-Rhin à Strasbourg. — A. Ighirri / 20 Minutes
  • Depuis lundi se tient le procès de l'homme accusé du meurtre de sa compagne et de leur bébé de deux mois, en février 2015 à Lingolsheim. Le prévenu est jugé pour tentative de meurtre sur son beau-fils  et sur un policier venu l’interpeller.
  • Les experts psychiatres ne sont pas d'accord sur l'atération ou l'abolition du discernement quand Mohamed El Amri, présenté comme schizophrène.

Le sujet était évoqué depuis l’ouverture du procès aux assises du Bas-Rhin, à Strasbourg, lundi. En filigrane, au cours des différentes auditions. Ou, parfois, donnant lieu à des échanges un peu plus animés. À l’instar de ce dialogue entre l’avocate générale et l’avocat de l’accusé, lors de l'interrogatoire de ce dernier sur les faits qui lui sont reprochés mardi, qui estime que son client était «  quelqu'un de malade » dont la place est « dans un hôpital psychiatrique ».

Mohamed El Amri est jugé pour le meurtre de sa compagne et de leur bébé de deux mois, ainsi que pour tentative d’homicide sur son beau-fils de 14 ans et sur un policier venu l’interpeller, à Lingolsheim en février 2015.

Les avis des experts divergent

Les professionnels de santé - six experts durant le temps de l’instruction- qui se sont entretenus avec Mohamed El Amri s’accordent sur le fait qu’il souffre de psychose. Présenté comme schizophrène, atteint d’héboïdophrénie (une forme de la maladie mentale), Mohamed El Amri était en rupture de traitement au moment des faits.

L’accusé était-il conscient de ces actions ce 13 février 2015 ? Y a-t-il eu altération ou abolition du discernement ? Les experts psychiatres ne sont pas d’accord. Au troisième jour du procès, après l’audition des parties civiles, des témoins et médecins légistes, ils étaient enfin entendus par la cour.

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Dr De Herbay a été la première à mener un examen psychiatrique avec Mohamed El Amri, ce même 13 février : « J’ai noté un sentiment de détachement et de froideur affective, sans empathie envers les victimes qui n’existaient pas dans son discours » ainsi qu’« une tendance à mettre la faute sur l’autre. Peut-être avait-il conscience de l’enjeu de l’examen et des enjeux judiciaires pour lui-même ».

Notant une « importante dangerosité psychiatrique et criminologique », Dr Herbay avait conclu un discernement altéré mais pas aboli, et considéré que Mohamed El Amri devait bénéficier d’une réponse psychiatrique et judiciaire. « Le degré d’envahissement psychotique permet de dire que le discernement n’était pas entièrement aboli. Durant l’examen, j’ai noté que le contact avec la réalité, le rapport à l’autre, n’étaient pas totalement rompus. Il y avait une intentionnalité dans le passage à l’acte, il avait un certain libre-arbitre et conscience des interdits », poursuit la psychiatre qui parle, pour l’état mental de l’accusé, d’un « continuum de vécus persécutifs devenu intenses », d'« une destructuration multifactorielle » qui aurait pu être provoquée chez lui par la situation, la composante addictive à l’alcool et au cannabis ou encore aux troubles psychotiques.

Deux autres psychiatres ont conclu, comme Dr De Herbay, sur une altération au discernement. Un autre ne voit, lui, aucun lien entre la pathologie et l’homicide.

Délire hallucinatoire

A l’opposé, dans leur rapport, deux experts psychiatres, dont Dr Amarilli à la barre mercredi, concluaient sur une abolition du discernement. « C’est un geste immotivé », indique le psychiatre devant la cour, qui parle d’une psychose hallucinatoire, rapportant des propos de Mohamed El Amri confiant qu’il entendait des voix lui dire « tue ou je vais te tuer ! »

« Quel est le moteur du passage à l’acte à part le délire hallucinatoire persécutif ? Je ne vois pas quelle autre explication logique donner. C’est la plus logique et la plus simple. Pour l’étayer complètement, il faudrait qu’il parle. On peut discuter de la responsabilité des hallucinations dans l’acte. Mais le reste est encore moins étayé, il n’y a aucune raison de soutenir raisonnablement une autre hypothèse. »

Mohamed El Amri aurait-il pu manipuler les experts en inventant entendre des voix dans le cadre d’une stratégie judiciaire ? « On a déjà vu des situations de personnes qui allèguent des voix. En général, elles sont très prolixes à ce sujet et en parlent de manière très inauthentique. Ça n’a rien à voir avec son cas. Son discours est très peu construit. Quelqu’un qui invente va mettre le paquet dessus. Lui en parle quand il le veut bien, ça n’a rien d’une construction raisonnée ».

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Devant la cour mercredi également, Dr Biringer, psychologue, estimait qu’il y avait une « altération a minima. La probabilité d’existence d’un lien entre la pathologie et l’acte est très forte. En revanche, on ne peut pas dire avec certitude qu’il n’y a pas de lien. »

En marge de ces auditions, l’accusé ne prononcera pas un mot. Même lorsque le président de la cour l’interpelle vivement, élevant la voix à son encontre : « Ho ! Est-ce que vous prenez des médicaments ? ». Mohamed El Amri, vêtu de la même fine doudoune noir et toujours les mains croisées devant sa bouche, le regarde. Silence. Pas sûr qu’il dise quoi que ce soit de plus d’ici la fin des plaidoiries et le délibéré ce jeudi.