Procès de Jawad Bendaoud: «On cru qu'on allait tous mourir», se souvient un témoin de l'assaut de Saint-Denis

PROCES Crises d'angoisse, situations d'hébergement précaires ou blessures... Des habitants de l'immeuble visé par le Raid lors de l'assaut de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) ont tenu à témoigner ce mercredi devant la 16e chambre du tribunal correctionnel...

Caroline Politi

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L'appartement de la rue de la République, à Saint-Denis.
L'appartement de la rue de la République, à Saint-Denis. — Christophe Ena/AP/SIPA
  • Jawad Bendaoud et Mohamed Soumah comparaissent pour «recel de malfaiteurs terroristes», Youssef Aït Boulhacen pour «non dénonciation de crime» devant le tribunal correctionnel de Paris.
  • Depuis mardi, les parties civiles se succèdent à la barre.
  • Mohamed Soumah et Jawad Bendaoud encourent six ans de prison, Youssef Aït Boulhacen trois ans.

Léandro ne peut retenir ses larmes à la seule évocation de cette nuit du 18 novembre 2015 où il a « tout perdu ». Il était environ 4 heures du matin lorsque le Raid est entré brusquement dans son appartement pour lancer l’assaut contre la planque d’Abdelhamid Abaaoud et de Chakib Akrouh. « Il était situé juste en face », précise cet homme élégant, droit comme un « i » à la barre de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Les policiers lui ont intimé l’ordre de se coucher « sinon on va tirer ». Alors pendant près de huit heures, il est resté allongé sur un matelas installé à la va-vite à même le sol avec sa femme et leurs trois enfants de 16, 12 et 3 ans au moment des faits.

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Dans le box des prévenus, Mohamed Soumah et Jawad Bendaoud, jugés pour « recel de malfaiteurs terroristes », l’écoutent attentivement, les bras croisés, la mine grave. Depuis mardi, début des auditions des parties civiles, les rires parfois provoqués par les outrances du « logeur de Daesh » ont laissé place à la gravité. Une manière de se rappeler que les enjeux de ce dossier dépassent les débats parfois surréalistes des premiers jours.

« Au moindre bruit, on se couche par terre »

En quelques mots, dans un français parfois hésitant, il raconte sa descente aux enfers. Les tirs tout au long de la nuit ont provoqué chez lui un traumatisme au niveau de l’oreille gauche qui lui donne des vertiges. Lui qui a travaillé toute sa vie sur des chantiers a été contraint d’arrêter. « Mon patron m’a dit que c’était trop dangereux », résume-t-il, dans un sanglot. Désormais, il vit avec sa famille de son seul RSA et attend toujours – comme une quinzaine d’habitants de la résidence - un relogement. En attendant, ils habitent dans un appart-hôtel à Saint-Denis.

Jawad Bendaoud est jugé pour
Jawad Bendaoud est jugé pour - Benoit PEYRUCQ / AFP

« Je ne reconnais plus ma famille, avant on était normal, sans histoire », reprend sa femme à la barre. Depuis l’assaut, elle n’ose plus prendre le métro ou faire son marché. « Au moindre bruit, on se couche par terre. » Leurs trois enfants gardent de lourdes séquelles psychologiques de cette nuit d’angoisse. L’aînée a raté son bac à cause de son absentéisme ; le second, victime de moqueries de la part de ses camarades à cause de ses mouvements de panique, a dû changer d’école. Quant à la cadette, elle « gratte les murs avec ses mains pour construire une fenêtre », confie-t-elle. Régulièrement, elle achète du plâtre « pour boucher les murs. »

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« Il y a tellement de vies qui ont été détruites »

Malgré le préjudice subi, les « voisins de Jawad » n’ont pas été reconnus « victimes du terrorisme » au motif que les djihadistes ne les ont pas directement visés. Les indemnisations tardent à venir, beaucoup vivent encore dans des situations précaires. Ainsi, Salima, qui venait d’acheter deux appartements dans la résidence et avait engagé toutes ses économies, se retrouve contrainte d’être hébergée par des amis « car je dois encore payer mon prêt », confiait-elle, la voix étranglée de sanglots, mardi soir à la barre. « Pour une transaction frauduleuse de 150 euros, il y a tellement de vies qui ont été détruites. »

Beaucoup ont le sentiment d’avoir été oubliés par les pouvoirs publics et espèrent être enfin reconnus en tant que victimes. D’autant que certains, à l’instar de Charif, ont été blessés pendant l’assaut. Ce jeune Libanais vivait en colocation dans l’appartement juste en dessous de celui que s’était octroyé Jawad Bendaoud. Réveillés en pleine nuit par le brouhaha, ils sont restés calfeutrés pendant deux ou trois heures - « on a cru qu’on allait tous mourir » - avant d’être évacués sans ménagement. « Les policiers nous ont poussés, on nous a mis à terre pour nous fouiller », explique-t-il au tribunal. C’est en sortant de chez lui qu’il a été touché par un éclat de balle dans l’épaule. Après avoir passé près de dix jours à l’hôpital, il vit depuis deux ans à l’hôtel, en attendant une solution durable.

« Je me sens un peu ridicule de témoigner après des gens qui ont perdu des proches au Bataclan », avait confié mardi soir un des propriétaires du 48, rue de la République. Mais c’est la singularité de ce dossier qui compte 670 parties civiles​ et qui touche aux attentats du 13 novembre sans en faire partie.