Affaire des «massages de pieds»: Comment le procès de Georges Tron a viré au fiasco

PROCES Après quatre jours marqués par de multiples incidents, le procès de Georges Tron et Brigitte Gruel a été renvoyé «à une session ultérieure».

Caroline Politi et Vincent Vantighem
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Georges Tron, accusé de viol, comparaît depuis mardi à la cour d'assises de Seine-Saint-Denis.
Georges Tron, accusé de viol, comparaît depuis mardi à la cour d'assises de Seine-Saint-Denis. — LIONEL BONAVENTURE / AFP
  • Le procès a été renvoyé «à une session ultérieure» en raison du retard accumulé.
  • Les quatre jours d'audiences ont été émaillés par de multiples incidents.
  • Les avocats des parties civiles ont dénoncé du «terrorisme judiciaire».

Renvoyé à une session « ultérieure ». Ainsi s’achève donc, de manière prématurée, le procès de Georges Tron et de Brigitte Gruel, accusés de viols et agressions sexuelles en réunion. Après quatre jours d’audience émaillés de nombreux incidents, dont une journée de vendredi totalement chaotique, le président de la cour d’assises de Seine-Saint-Denis, Régis de Jorna, a annoncé d’une voix blanche, son renvoi en raison du retard accumulé.

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La question des délais s’était posée avant même l’ouverture du procès, audiencé sur neuf jours. « Qui a le privilège d’avoir 15 jours pour être jugé dans une affaire de viol ? », s’est défendu vendredi l’avocat général, Frédéric Bernardo. Il est vrai que d’ordinaire, les procès pour viols de plus d’une semaine sont extrêmement rares. Mais dans cette affaire, où la parole des uns s’oppose en tout point à celles des autres, une cinquantaine de témoins et experts était citée. « Avec la discipline de tous, il était possible de tenir ce débat », poursuit le représentant du ministère public, dénonçant une « ambiance délétère » et des audiences « polluées par des boules puantes ».

Le président fragilisé

Le calendrier ne saurait suffire à lui seul à expliquer ce renvoi. Dès l’ouverture du procès, les incidents d’audience se sont succédés - échanges houleux entre conseils, interruptions…- mais c’est la journée de jeudi et l’interrogatoire d’une des plaignantes, Virginie E., qui a cristallisé les tensions. Le président semble mal à l’aise, l’interrogatoire est un peu brouillon, les questions manquent parfois de tact… Me Vincent Ollivier, l’avocat de la jeune femme, s’étonne du ton de cet interrogatoire « qu’on dirait sorti des années 50, où on semble découvrir un phénomène connu depuis 1914 qui s’appelle la sidération ». Le magistrat s’en défend, explique que son rôle est d’instruire à charge et à décharge, quitte à poser des « questions parfois désagréables ». L’audience, live-tweetée, suscite une certaine indignation sur les réseaux sociaux. Et certains n’hésitent pas à l’associer au mouvement #metoo et #balancetonporc.

C’est dans ce contexte qu’est diffusé jeudi soir sur France 2 un sujet d’Envoyé Spécial sur l’affaire. L’une des plaignantes est interrogée, tout comme des témoins, dont une apparaît en larmes à l’écran. Un reportage « exclusivement à charge », dénoncent les conseils des accusés, qui pourrait « influencer » les débats. La demande de déprogrammation est rejetée par le CSA mais les conseils de la défense déposent, dès le lendemain matin, une demande de renvoi. La sérénité des débats n’est, selon eux, plus assurée depuis la diffusion d’Envoyé Spécial et la publication de tweets mettant en cause le président. « Le fait qu’un président d’assises soit mis en cause nous fait penser que peut-être le président n’ose plus poser toutes les questions dans un dossier complexe. », déclare Antoine Vey.

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Si la défense souhaite ce renvoi, c’est également parce que le contexte, marqué par l’affaire Weinstein et le mouvement #balancetonporc, leur est plutôt défavorable. Elle est également surprise de la pugnacité de l’avocat général. Le ministère public s’était d’abord, lors de l’instruction, placé du côté du non-lieu mais à l’audience le parquetier a fait valoir « sa liberté de parole » en jouant son rôle d’accusation.

Une confidence sous la « foi du palais » révélée au grand jour

Après quelque trois heures de délibéré, la demande de renvoi est rejetée. Mais laissant à peine au président le temps de motiver sa décision, Eric Dupond-Moretti bondit de sa chaise et assure que la demande de renvoi leur a été suggérée par le président de la cour en personne. Au cours d’une discussion tenue « sous la foi du palais », c’est-à-dire un point confidentiel entre les avocats et magistrats, le magistrat leur aurait confié sa gêne dans ce dossier, laissant entendre qu’il eut été préférable qu’une femme soit à sa place. En révélant cette confidence entre gens de robe, l’avocat star met, cette fois, directement en cause le président au nom de « l’intérêt supérieur de son client ». « Le dilemme est cornélien : sachant ce que je sais, pensant ce que je pense, dois-je me taire ? », tonne-t-il.

Les avocats des parties civiles sont furieux. Vincent Ollivier dénonce la victoire du « terrorisme judiciaire » et l’attitude du médiatique conseil qui « qui n’a eu de cesse de dynamiter toute la procédure pour éviter d’exposer les turpitudes » de son client. Son confrère, Me Alexandre-M. Braun dénonce la « stratégie du bulldozer ». « La tension qui a marqué cette audience de manière incroyable, elle n’est aucunement le fait des parties civiles, elle est intégralement du fait de la défense », assène le conseil. Mais du côté des parties civiles comme du côté du ministère public, tous doivent s’y résoudre : il est devenu impossible de tenir ce procès dans les délais impartis.

Quand sera audiencé le procès?

Il faut désormais que le tribunal de Bobigny, l'une des juridictions les plus engorgées de France, parvienne à dégager une plage d'au moins neuf jours, voire quinze si le parquet consent à allonger l'audiencement. D'autant que le dossier Tron n'est pas prioritaire: il est certes particulièrement médiatique, mais les deux accusés sont sous contrôle judiciaire. Or, sont audiencées en priorité les affaires avec des personnes en détention provisoire.