Procès du tireur de Libération et BFM: «Mes cicatrices me rappellent quotidiennement ce qu’il s’est passé»

PROCES César S., grièvement blessé dans le hall de Libération en novembre 2013, n’a pas eu le courage de venir témoigner. Son avocat a lu une courte lettre dans laquelle transparaissent ses difficultés à se reconstruire…

Caroline Politi

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L'un des portraits diffusés par la préfecture pendant la traque d'Abdelhakim Dekhar
L'un des portraits diffusés par la préfecture pendant la traque d'Abdelhakim Dekhar — HO / PREFECTURE DE POLICE DE PARIS / AFP
  • Abdelhakim Dekhar est jugé jusqu’à vendredi devant la cour d’assises de Paris.
  • Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité pour tentative d’assassinat.
  • Le 18 novembre 2013, il a grièvement blessé un jeune assistant photographe à Libération.

« J’ai tout fait pour me convaincre de venir mais c’est au-dessus de mes forces. » Jusqu’au dernier moment, César S. a cru qu’il parviendrait à témoigner devant la cour d’assises de Paris. Raconter cette matinée du 18 novembre 2013 où sa vie a basculé. Ce jour-là, le jeune assistant photographe, alors âgé de 23 ans, participait à une séance photo pour Next, un mensuel distribué avec le quotidien Libération. Il déchargeait le matériel lorsqu’un homme qu’il ne connaissait pas a fait irruption dans le hall armé d’un fusil à pompe. Sans un mot, il a tiré deux balles. L’une est venue se loger dans le plafond, l’autre a atteint le jeune homme dans le dos, a traversé le thorax. « Le projectile est passé à 2 mm de mon cœur », avait-il confié aux juges d’instruction, quelques semaines après le drame.

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« L’homme qui a failli détruire ma vie »

Mais ce mercredi, se retrouver dans la même pièce qu’Abdelhakim Dekhar, son agresseur présumé, raconter à la cour les hauts et les bas de ces quatre dernières années lui a semblé une épreuve insurmontable. Pour faire entendre sa voix et s’excuser, il a néanmoins chargé mardi soir son avocat, Me Charles-Emmanuel Soussen, de lire une courte lettre dans laquelle transparaît l’état psychologique du jeune homme. « Me retrouver dans cette atmosphère avec l’homme qui a failli détruire ma vie me tétanise », confie-t-il. Et de préciser : « Depuis quatre ans, je lutte pour me reconstruire mais mes cicatrices et la douleur dans les côtes et les reins me rappellent quotidiennement ce que j’ai vécu et ce que je vis. »

Depuis l’ouverture du procès, vendredi, ses crises d’angoisses se sont multipliées, il ne dort plus, est « physiquement » malade. « Assister à cette audience est trop dur pour moi », conclut-il dans sa brève missive. César S. a mis près d’un an pour se remettre physiquement de ses blessures. « Quand il a atteint le pic de sa reconstitution physique, il a été beaucoup moins bien psychologiquement », précise pudiquement son avocat.

Dekhar se défend d’avoir tiré volontairement

Dans le box, Abdelhakim Dekhar, accusé de tentative d’assassinat, écoute, les bras croisés, la tête entre les jambes. Depuis l’ouverture du procès, il martèle qu’il n’avait pas l’intention de blesser qui que ce soit. « Il y a eu une tragédie, a-t-il déclaré vendredi. J’ai commis quelque chose d’irréparable mais il faut recontextualiser. » Lui, assure qu’il cherchait à faire passer un message, dénoncer l’évolution de la ligne éditoriale de Libé, devenue, selon lui, « le chantre du néolibéralisme » mais que le tir était accidentel. Pendant l’enquête, il a indiqué qu’il avait été décontenancé par un mouvement de la victime malgré son injonction de rester immobile. Pourtant, aucun des trois témoins – deux standardistes et le responsable de la maintenance – n’ont entendu la moindre injonction.

«- Il semblait viser quelqu’un ? », demande le président à Morgan, l’un des standardistes.

«- Oui, la personne en face. »

«-Qui c’était ? »

«-L’assistant… »

Le jeune homme était en train de lire un texto au moment du premier tir puis s’est rapidement caché sous son comptoir. Il a levé la tête entre les deux détonations, a « vu le corps d’un homme à terre, entre la porte automatique et [son] comptoir ». Puis a aperçu le tireur dont il est capable de décrire la tenue. Jean-Noël, le responsable de la maintenance, qui a d’abord cru à des pétards – « ça arrivait souvent » – n’a pas assisté aux tirs mais a vu l’accusé partir sans détecter la moindre once de panique. « C’était quelqu’un de très calme, il ne courait pas pour sortir. »

« Je pensais être mort »

« J’étais au mauvais moment au mauvais endroit », résume César S. aux juges d’instruction pendant l’enquête. Le jeune homme n’a pas senti la balle lui transpercer le dos. Ce n’est qu’en voyant des plumes sortir de sa doudoune qu’il aperçoit du sang. « Je n’ai compris que quand j’ai vu des personnes venir à mon secours. » L’un des témoins du drame, pompier volontaire, lui prodigue les premiers soins jusqu’à l’arrivée des pompiers. « Je pensais être mort. Quand ils m’ont soulevé tout le sang de ma plaie est sorti. Je le sens toujours couler sur moi. » Ultime détail glaçant rapporté par le président, Jean-Marc Heller : sa blessure n’a pas été reconnue en tant qu’accident du travail à cause de son statut d’intermittent. « J’ai dû reprendre le travail rapidement. »