Assombrir le soleil, fertiliser les océans... Pour sauver la planète, la géo-ingénierie veut contrôler l'environnement

SCIENCE Un projet de géo-ingénierie est envisagé pour lutter contre la sécheresse à Cape Town

Maureen Songne

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En novembre 2019 dans la province du Cap, des sud-africains ont du se rendre auprès d'organisations humanitaires pour récupérer de l'eau après une longue sécheresse ayant entraîné une crise dans tout le pays
En novembre 2019 dans la province du Cap, des sud-africains ont du se rendre auprès d'organisations humanitaires pour récupérer de l'eau après une longue sécheresse ayant entraîné une crise dans tout le pays — Guillem Sartorio / AFP

Contrôler son environnement, avoir une maîtrise totale sur la pluie et le beau temps. Pour échapper au « Day Zero », ce jour fatidique à Cape Town, où les foyers seront privés d’eau pour faute de sécheresse, c’est une stratégie peu commune qu’ont proposée des scientifiques sud-africains. Lancer de minuscules particules dans la haute atmosphère pour renvoyer la lumière du soleil et assombrir la ville. Le but est bien entendu de « refroidir » la planète.

Le grand public est habitué aux dystopies concernant des catastrophes climatiques causées par l’humain et auxquelles ce dernier ne peut échapper. Dans la version adaptée au cinéma de la bande dessinée française  Le Transperceneige (Bong-Joon Ho, 2013), l’échec d’une entreprise de géo-ingénierie de ralentir le réchauffement climatique par l’envoi d’un gaz dans l’atmosphère fait basculer la planète dans une nouvelle ère glaciaire, où nul être vivant ne peut survivre à l’extérieur.

Loin de la science-fiction, la géo-ingénierie est un réel champ d’étude, controversé, faisant l’objet de débats dans les cercles scientifiques, économiques et politiques. Elle recouvre un ensemble de dispositifs technologiques visant à réduire le réchauffement global de la planète et à atténuer ses effets par une intervention délibérée et à grande échelle sur le système climatique. Parmi les projets les plus connus, «fertiliser » les océans en augmentant la production de plancton végétal (capable d’absorber du CO²), l'injection de sels marins dans les nuages, réfléchir les rayons du soleil depuis l’espace…

Géo-ingénierie moderne

A Cape Town, il s’agirait de relâcher dans la stratosphère des particules, du dioxyde de soufre en aérosol, qui réfléchiraient une partie des rayons du soleil et préserveraient ensuite la Terre d’une partie de la chaleur qu’il émet, rapporte le Mail & Guardian. Un plan qui réduirait d’environ 90 % le risque d’une sécheresse de type « Day Zero » d’ici la fin du siècle.

Ralentir les effets du réchauffement climatique grâce à la science est une idée qui ne date pas d’hier. Longtemps ignorée, la géo-ingénierie revient depuis ces dernières années sur le devant de la scène. Paul Cruzen en 2006, par la publication d’un article replace la géo-ingénierie dans l’actualité en la présentant comme une solution au problème de la paralysie politique internationale. Le GIEC explique qu’elle est « l’ultime recours » au réchauffement climatique en 2007 puis la met avant dans un compte-rendu qui lui est dédié en 2011. Concernant la France, les conclusions des ateliers de réflexion prospective (ARP) lancés par l’Agence nationale de Recherche (entre 2012 et 2014) se font plus timides mais incitent à davantage de recherches.

« La géo-ingénierie est considérée comme de plus en plus crédible par de nombreux scientifiques, avec de plus en plus de colloques internationaux, de dépôts de brevets, de publications dans les revues académiques, et de livres sur la question », explique à 20 Minutes Michel Bourban, docteur en philosophie et chercheur sur la citoyenneté écologique.

Dans la communauté scientifique, cette acceptation progressive d’un champ d’étude autrefois moqué provoque tout de même de vives protestations. Parmi la plus alarmiste, certains experts alertent sur l’éventualité d’une troisième Guerre mondiale dans le cas où un pays prendrait la décision d’altérer l’environnement d’une partie de la planète sans consensus international.

Ethique climatique

Sans compter que la géo-ingénierie soulève des questions éthiques : est-il moral de tenter de maîtriser le fonctionnement de son environnement pour régler des problèmes qui sont le résultat des actions de l’Homme ?

« C’est le cœur du problème : pour de nombreux spécialistes d’éthique de l’environnement et de justice climatique, il y a un aspect immoral à se considérer " comme maîtres et possesseurs de la nature ", pour reprendre la formule de Descartes. La géo-ingénierie repose sur une logique prométhéenne d’appropriation et de maîtrise de la nature : l’idée est d’arracher à la nature ses secrets pour la dominer et l’exploiter. Cette solution technologique est fondée sur l’idée selon laquelle la nature doit être maîtrisée, soumise à la volonté humaine », avance Michel Bourban. Une tentation qui s’inscrit pour le philosophe « dans la droite ligne du projet moderne de domination de la nature par des moyens techniques ».

Pour l’heure à Cape Town, le projet d’assombrir le soleil par injection d’aérosols dans la stratosphère reste à l’étude. Bien qu’une étude ait déjà démontré en 2018 que les conséquences d’un tel projet produiraient des « gagnants » et des « perdants », selon le niveau des différentes régions du globe affectées. « Si ce n’est pas totalement interdit, cela mettrait le pouvoir de déclencher un choc climatique entre les mains d’acteurs isolés », indique le rapport publié par Climate Analytics. De sérieuses réserves qui, pour l’heure, ne freinent pas la légitimation de ces méthodes.