En Allemagne, Dresde déclare un « état d’urgence nazi »

EXTREME DROITE Inquiet des « tendances de l’extrême droite anti-démocratiques », un élu a fait voter à Dresde une résolution déclarant « l’état d’urgence nazi »

Maureen Songne

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A Berlin, une marche contre l'antisémitisme et le racisme quelques heures après l'attentat de la Halle.
A Berlin, une marche contre l'antisémitisme et le racisme quelques heures après l'attentat de la Halle. — Stefan Boness/Ipon/SIPA
  • L'Allemagne connaît une montée des attaques de néonazis, au premier rang des crimes politiques devant l'extrême-gauche et l'islamisme.
  • La ville de Dresde est le berceau du mouvement islamophobe Pegida et l'extrême droite y a raflé près d'un tiers des voix aux éléctions régionales.
  • Un élu de la ville a fait voter une résolution déclarant « l’état d’urgence nazi » afin de sensibiliser sur la montée de ces partis.

A Dresde, capitale de la Saxe à l’est de l’Allemagne, un conseiller municipal prend les devants face à la montée de l’extrême droite dans sa ville. Max Aschenbach, élu local du parti satirique de gauche Die Partei (le Parti) est à l’origine de la résolution « d’état d’urgence nazi », qui intervient à quelques jours de l'anniversaire de la chute du mur de Berlin.  

« Le mot « Nazinotstand » [urgence nazie en allemand] est une formulation exagérée pour souligner le fait qu’il y a un sérieux problème, similaire au changement climatique, avec une extrême droite qui existe jusqu’en plein milieu de la société » a expliqué Max Aschenbach à la chaîne locale MDR Fernsehen. Sans valeur juridique mais symbolique, cet état d'urgence a pour but de sensibiliser.

La CDU s'abstient

La résolution reconnaît que « des attitudes et des actions d’extrême droite se produisent de plus en plus fréquemment » et appelle la ville à aider les victimes de la violence d’extrême droite, à protéger les minorités et à renforcer la démocratie. Le conseil municipal y admet aussi avoir des « inquiétudes face à des tendances de l’extrême droite antidémocratiques, anti-pluralistes, misanthropes ainsi que des actes violents devenant toujours plus évidents ».

« Les responsables politiques refusent depuis des années de voir la réalité en face et de prendre des mesures pour contrer le fléau de l’extrême droite. Ils se contentent de dire : nous ne parlons pas aux nazis. Mais, ça ne mène nulle part » assure-t-il.
Adoptée mercredi dernier au conseil municipal à 39 voix par les libéraux et la gauche (Les Verts, le Parti Social-Démocrate, le Parti de gauche, le Parti Libéral Démocrate), 29 conseillers ont voté contre la résolution ou se sont abstenus, parmi lesquels le parti Chrétien-Démocrate (CDU) d’Angela Merkel.

« Un climat de haine est en train de s’installer »

Pour un des conseillers de la CDU, il n’y a pas d’état d’urgence à proprement parler et le choix des mots utilisés risque de nuire à la réputation de la ville à l’échelle internationale. « Nous sommes certainement face à quelque chose de très indésirable. Ce sont des manifestations d’extrême droite, et cela nous inquiète. Mais la motion, que le conseil municipal a adoptée, ne va pas permettre d’améliorer la situation » déclare Jan Donhauser. « Les mots utilisés dans le titre de la résolution ne font pas justice à la réalité de notre ville : la vaste majorité des habitants de Dresde ne sont ni d’extrême droite, ni antidémocratique » ajoute-t-il.

« Quelque chose se passe en Allemagne, un climat de haine est en train de s’installer » conteste Nele Wisseman, chercheuse associée au Cerfa/Ifri auprès de 20 Minutes. Un constat qu’elle impute au parti d’extrême droite, l’Alternative pour l’Allemande (l’AfD), par la faute de qui « la parole s’est libérée ». « On peut tout dire maintenant en Allemagne » déplore-t-elle. Aujourd’hui, plusieurs des leaders de ce parti sont d'anciens néonazis et des soutiens du mouvement islamophobe Pegida.

Dresde, ville aux deux visages

Cette percée de l’extrême droite et des néonazis qui inquiète à Dresde est en parfait  contraste avec son dynamisme économique de portée internationale. Capitale de la Saxe en Allemagne de l’Ouest, elle fait partie d’une des régions les plus compétitives de l’ancienne République Démocratique d’Allemagne.

Il y a d’abord le taux de chômage en constance baisse depuis la réunification du pays (17,2 % en 1999 contre 7,3 % aujourd'hui) ainsi que l’économie florissante de la Saxe (1,2 % de croissance en 2018 et 31 % de croissance depuis 2000). Spécialisée dans les nouvelles technologies automobiles, qui emploient 80.000 personnes dans la région, elle a même gagné le surnom de « Silicon Saxony ». Selon des statistiques de Dresde, seule 12% de la population est issue de l'immigration. 

Le berceau de Pegida

Mais la ville est désormais aussi connue pour être le berceau du mouvement Pegida (Européens patriotiques contre l’islamisation de l’occident) qui a émergé en 2014, bien avant l’arrivée des réfugiés en Allemagne qui l’a renforcé par la suite.

Ce mouvement qui indique s'opposer à l’islamisme radical et à l’immigration massive, a régulièrement été critiqué pour les discours islamophobes et racistes qu’y tiennent ses manifestants ainsi que ses soutiens affiliés à l’extrême droite et aux néonazis. Pegida tient depuis cinq ans maintenant des marches hebdomadaires dans la ville de Dresde, mais avec une popularité en baisse.

Retour du danger extrémiste

Reflet du succès de ces discours, l’AfD a raflé cet été 27,5 % des voix lors de l’élection régionale et devenait en 2017 lors des élections fédérales le premier parti d’extrême droite à entrer au parlement national en 60 ans. A quelques kilomètres, la police allemande démantelait l’année dernière un groupuscule de néonazis qui planifiait des attentats contre des migrants, des personnalités politiques et des journalistes.

Mais la droitisation du discours politiques ainsi que la libération de la parole antisémite et xénophobe de Dresne n’est qu’une partie de la menace qui touche le pays entier, matérialisée par des actions violentes voire meurtrières. Et la liste est longue.

Crimes et menaces de mort

Parmi les plus médiatisés, il y a d’abord cet élu de la CDU connu pour ses positions pro migrants, Walter Lübcke, assassiné par un néonazi en juin dernier. Des personnalités politiques, une du parti des Verts et l’autre de la CDU ont récemment déclaré avoir été victimes de menaces de morts, dont l’une d’entre elles se terminait par « Heil Hitler ». Enfin début octobre à Halle, l’attentat raté d’une synagogue par un néonazi qui s’est au final retourné contre un restaurant turc et a assassiné deux personnes.

Bien que certains se hasardent à mettre sur le même plan le danger de l’extrême droite à celui de l’extrême gauche et de l’islamisme, les crimes commis par la frange extrême de la droite allemande sont de loin les plus nombreux. Selon un dernier rapport de la police fédérale, plus de 36.000 crimes politiques ont été enregistrés en 2018, dont la moitié est le fait d’individus affiliés à l’idéologie d’extrême droite. Sur les 1.800 cas concernant l’antisémitisme, 89,1 % sont aussi commis par cette mouvance.