Tous comptes faits

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La fin de la guerre n’est pas pour demain. Pourtant, les journaux du monde entier dressent déjà les premiers bilans chiffrés du conflit opposant Israël au Hezbollah. Bilan humain tout d’abord : au moins 381 personnes, dont 334 civils ont péri côté libanais, 17 civils et 24 militaires côtés israélien. Bilan financier ensuite. Eric Desrosiers, du quotidien québécois Le devoir, en fait l’objet de sa perspective. Sous le titre « Le prix de la guerre », il explique l’ironie assassine qui frappe un pays dont 2006 « devait être la meilleure année touristique que le Liban ait connue depuis 1974. On attendait le chiffre record de 1,6 millions de visiteurs et des recettes totalisant un milliard de dollars. À la place, ce sont des bombes qui sont venues, des tas de bombes. Et les hôtels qui affichaient «complet» jusqu'en septembre se sont vidés d'un coup. » Le prix de la guerre, c’est aussi celui de la reconstruction. « La facture totale des édifices démolis, de l'aéroport détruit, des centrales électriques écrabouillées, des tours de télécommunications abattues, des usines bousillées, des ponts effondrés et des routes éventrées, était évaluée entre 1,5 et trois milliards la semaine dernière, pour une économie nationale dont le PIB fait à peine 20 milliards. Établies avant l'attaque à 5 %, les perspectives de croissance économique pour cette année ont, pour le moment, été coupées de moitié. »
La guerre plombe aussi les Israéliens, dont Haïfa, cœur industriel avec ses raffineries pétrolières et premier port du pays, est régulièrement touchée par des roquettes du Hezbollah. « L'impact à long terme sur le tourisme, le volume des investissements et l'ensemble de l'activité économique dépendra de la durée et de l'ampleur que prendra le conflit. On prévoyait, là aussi, un taux de croissance économique impressionnant de 5 % cette année. Le déclenchement, en 2000, de la deuxième Intifada avait plongé le pays dans trois années de forte récession. On sait déjà, en tout cas, que la réduction des dépenses militaires prévues cette année n'aura pas lieu et qu'il faudra couper, à la place, dans les budgets sociaux » poursuit Le Devoir. Seuls les marchands d’armes américains, principaux fournisseurs des Israéliens, tirent avantage de cette guerre. « La facture de leur dernière livraison de 102 exemplaires de la nouvelle version du chasseur F-16I totalisait la coquette somme de 4,2 milliards. »
Selon le quotidien espagnol El Pais, l’Organisation des Nations Unies a débloqué 150 millions de dollars (118 millions d’euros) pour aider les réfugiés libanais ces trois derniers mois, tandis que la Maison Blanche tablait sur 30 millions de dollars (24 millions d’euros.) L’Union Européenne prévoit pour sa part 10 millions d’euros, la Croix Rouge avance 846.ooo€.
La visite de Condoleezza Rice en Israël sonnera-t-elle la fin des combats et le début des négociations ? Tsahal reverrait en effet ses objectifs à la baisse, comme l’indique Serge Dumont, correspondant à Tel-Aviv pour le quotidien suisse Le Temps : « Au 13e jour du conflit, le chef de l'état-major israélien, Dan Haloutz, et ses généraux ne proclament plus qu'ils vont «écraser le Hezbollah et liquider son leader Hassan Nasrallah». Désormais, leur objectif consiste à détruire «plus de 50%» de l'infrastructure de l'organisation de manière à conclure un cessez-le-feu dans des conditions honorables pour l'Etat hébreu. »
Une façon de faire payer un lourd tribut au Hezbollah tout en se gardant d’attiser la désapprobation internationale sur l’intensité des combats menés.




Mais cette guerre pourrait coûter bien plus, notamment la stabilité politique et économique du Liban. Il y a quelques jours, Antoine Sfeir craignait sur notre site que la situation n’entraîne la partition du pays. (https://www.20minutes.fr/articles/2006/07/17/Conflit-Israel-Hezbollah-Nous-sommes-a-la-limite-de-la-partition-du-Liban.php Serge Dumont,du Temps alimente cette inquiétude: « dans leurs briefings quotidiens pour la presse, des généraux parmi les plus influents de Tsahal tel Benny Gantz ne cachent d'ailleurs pas leur intention de «remodeler entièrement le paysage de la région afin de transformer Nasrallah en un élément mineur de la vie libanaise ».
Une vie libanaise qui devra désormais se réorganiser entièrement. Notamment les principales forces politiques du pays qui devront justifier l’enracinement du Hezbollah dans le sud-Liban. Avec un enjeu de taille : prendre l’initiative de désarmer ce parti, devenu incontrôlable, et affirmer son autorité d’Etat sur les influences extérieures de la Syrie et de l’Iran. Un pari osé lorsqu’on sait que l’armée libanaise est composée en majorité de chiites. D’autant que le Hezbollah, fort de sa résistance à la puissance des frappes israéliennes, ne veut rien céder. Issa Goraieb, dans son éditorial pour le quotidien de l’Orient le jour, salue d’ailleurs cette résistance : « Le Hezbollah a incontestablement fait ses preuves en matière de détermination et d’efficacité, notamment dans les violents combats terrestres qui se déroulent à la frontière. Sur l’impitoyable balance des intérêts nationaux cependant, tout l’héroïsme du monde ne fera jamais le poids face aux terribles pertes infligées au pays tout entier. Par leur sauvagerie même, les bombardements israéliens – une violation du droit humanitaire, selon l’adjoint du secrétaire de l’ONU Jan Egeland – ont paradoxalement mis la résistance islamique à l’abri de toute contestation publique. Mais quand retombera la poussière de la bataille et que l’heure sera aux bilans, Hassan Nasrallah sait bien qu’il lui faudra bien davantage qu’un brillant palmarès d’honneur pour affronter l’opinion publique : davantage même qu’un simple échange de prisonniers. » A l’heure des comptes, le Hezbollah pourrait donc faire les frais d’une coalition politique libanaise. A moins que ce ne soit l’inverse…

Sandrine Cochard