Exclu web - Serge Tisseron: "Le happy slapping sera très vite détourné"

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Interview de Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste spécialiste des images, sur le phénomène des violences filmées par téléphone portable. Il vient de publier "L'enfant au risque du virtuel", aux éditions Dunod et avait auparavant écrit un livre intitulé "Enfants sous influences: les écrans rendent-ils les jeunes violents?"

Agressions, viols, meurtre au Royaume-Uni… Nous sommes aujourd’hui bien loin de la « joyeuse baffe » à l’origine du phénomène.

Le « happy slapping » a connu différentes étapes : tout d’abord le jeu de la bagarre entre copains, qui se cantonne à un cercle restreint d’individus qui se connaissent, puis celui de la petite claque à des passants dans la rue pour voir leur réaction et avoir un enregistrement fun. Aujourd’hui, nous observons une nouvelle phase hyper violente où le jeu se transforme en agression. Avec une différence très nette entre les deux tendances : ce ne sont pas les même qui pratiquent la joyeuse gifle et ceux qui agressent violemment.

Qu’est-ce qui distingue ces derniers ?
Ces jeunes n’ont pas intégrés la notion de fiction, de « faire comme si ». Ils confondent la violence par l’image et la violence réelle. Par exemple, ils pensent que pour produire une image violente, il faut nécessairement recourir à la violence, pour montrer du sang, il faut faire couler du sang. Ils se retrouvent piégés dans les nouvelles technologies dont l’utilisation requiert d’avoir intégré la notion de faire semblant.

Pourquoi une telle mise en scène de la violence et de l’humiliation ?
En humiliant, on impose sa supériorité à l’autre. Par ailleurs, nous sommes dans un climat d’hyper violence. Il y a depuis plusieurs années, une généralisation des criminels pervers au cinéma et dans les séries télévisées. Des films comme Reservoir dogs ou des séries comme 24 heures chrono sont une apologie de la torture et de la violence pour le plaisir.

Vous évoquez des fictions, quel est l’impact des images de réalité violentes véhiculées par les médias, comme par exemple les photos des tortures à la prison d’Abou Ghraib ?
Nous n’avons pas fait beaucoup d’étude sur ce sujet, nous savons néanmoins que face à des images violentes, les jeunes s’identifient soit aux bourreaux soit aux victimes. Cette identification favorise l’organisation de bandes, où les plus « faibles » se mettent sous la protection des plus fort qui, en retour, leur imposent leurs lois, comme dans un système mafieux. On observe alors un ou deux meneurs dans le groupe et quatre, cinq, six suiveurs qui vont se plier aux ordres des premiers. C’est le modèle qui régissait le groupe de Youssouf Fofana et que nous observons dans des cas de viols collectifs.

Revenons-en aux violences filmées. L’image est-elle aujourd’hui le trophée absolu ?
Pas si elle est truquée ou s’il existe un doute sur la réalité de ces images. Nous savons aujourd’hui que les images ne prouvent rien car potentiellement soumises au trucage: la « démonstration » par Colin Powell de la présence d’armes de destruction massive en Irak en est le parfait exemple. Les petits caïds qui filment ces violences ont une perception de l’image qui date du 19è siècle, au mieux du 20è. Ils en sont encore à l’époque des Lumières, lorsque l’on ne savait montrer que la réalité avant que Méliès n’introduise le trucage. Je pense que le « happy slapping » sera très vite détourné et que nous n’avons donc pas à craindre d’épidémie.

Comment expliquez-vous notre fascination pour ces images ?
Nous sommes effectivement tous fascinés parles images de violence, sinon il n’y aurait pas de journal télévisé. Lorsqu’on voit quelqu’un se faire agresser, on se sent soulagé de ne pas être la victime, on se dit que finalement notre vie n’est pas si mal. Ces images font également écho aux scénarios ultra violents que nous avons tous dans la tête : mon patron m’énerve et je veux l’étrangler… Si je vois une scène d’étranglement le soir, ces images vont compenser ce que je ne peux pas réaliser, elles banalisent l’idée que je pourrai faire pareil. Cette logique est évidemment à double tranchant. Nous éprouvons également une fascination pour la transgression proche de la jubilation. Enfin, il est aujourd’hui admis qu’on peut voir des gens mourir à la télévision, comme ce fut le cas lors des attentats du 11 septembre 2001 ou du tsunami.

Comment lutter contre cette violence ?
Il est essentiel d’apprendre aux enfants la dimension du « faire semblant » car certain n’ont pas conscience de la frontière entre fiction et réalité. Traditionnellement, le monde des images se divise en deux catégories : d’un côté la fiction, de l’autre le document. Or aujourd’hui, le paysage audiovisuel contribue à la confusion, les images diffusées sont un mélange de genre : docu-fiction, téléréalité… La distinction du vrai et du faux, fondatrice pour l’être humain, doit être installée.

Recueilli par Sandrine Cochard