CHAT- être noir en France : Les auteurs de "Noir et Français !" vous répondent

— 

Dans Noir et Français !, l'écrivain Stephen Smith (auteur de Nécrologie. Pourquoi l'Afrique meurt) et la rédactrice en chef d'"Epok", Géraldine Faes, se penchent sur la question noire en France.

Ils répondent aujourd'hui à vos questions:

Choix du sujet/enquête

Pourquoi pas un autre sujet plus intéressant , être blanc en Afrique, être chrétien au pays de l'islam, être français en Iran , en Turquie, l'immigration dans les pays d'Afrique du nord et du sud… Momo (question similaire d’Anasthasie)

En somme, vous proposez une collection… En l’occurrence, notre sujet n’est pas « les Noirs en France » (comme dans un décor) mais « Noir et Français ! », l’émergence – difficile – d’une citoyenneté.

Bonjour, je constate qu'il n'y a pas beaucoup de questions objectives, c'est bien dommage et cela montre bien le malaise vis a vis de ce sujet en France... J'aimerais savoir si vous avez eu beaucoup de difficultés à enquêter pour votre ouvrage, avez vous senti le sujet encore très tabou.? Populos

Non, à l’exception de la Tribu Ka et l’entourage de Dieudonné, nous n’avons pas rencontré beaucoup de difficultés. Ce qui nous a d’ailleurs semblé un bon signe. Toutefois, des idées « afro-centristes » infusent la « communauté noire » à mesure que les frustrations y augmentent. Du reste, chez les « Blancs », l’acception du « noir et français – d’une citoyenneté indifférente à la couleur de la peau – pose encore des problèmes considérables.

Bonjour je voudrais juste savoir si dans votre travail vous avez interrogés des noirs de France et sur quoi sont basées vos étude ? Pour résumer, vous basez-vous sur de réels témoignages de personnes noires en plus des faits historiques et sociétaux ? Magloire

Nous avons interviewé une cinquantaine de protagonistes, porte-parole, syndicalistes, etc. de la « France noire ». Du reste, il existe quelques ouvrages de références, par exemple sur l’immigration africaine, la migration des Antillais. Bref, pour qui cherche à savoir, il y a des pistes.

Comment avez vous fait pour vous poser réellement la question? Ce que je veux dire c'est qu'aujourd'hui je me demande si même avec toute la compassion qu'un être humain peut en avoir pour un autre, pouvez-vous ressentir ce que ressens un Noir lorsqu'en lisant la presse il apprend qu'un ingénieur Allemand Noir est entre la vie et la mort parce qu'il s'est fait lyncher par des jeunes de 15ans; qu'une étudiante camerounaise a disparu dans des condition plus qu'étranges dans une université en Russie où de nombreux Noirs sont mortellement agressés depuis des années; quand en regardant la télévision votre communauté n'apparaît dans les publicités que et uniquement quand le caractère "exotique " le nécessite , quand jamais vous ne suivez de programmes intellectuels dans lesquelles vont débattre des gens qui vous ressemblent; quand vous ne pouvez vous identifiez à aucune personne publique si vous ne pratiquez ni le foot ni l'athlétisme ni aucun autre sport à haut niveau? Et pour finir j'aimerais savoir si vous pensez encore, en toute sincérité, si cette "question Noire" intéresse vraiment les gens en 2006? Zora (question similaire de Yann)

Faut-il être pauvre pour écrire sur la pauvreté, ou architecte pour apprécier l’agrément d’un immeuble ? L’empathie est une chose, l’étude d’une question en est une autre. Sans doute, le fait d’avoir subi du mépris ou des discriminations peut aider à la compréhension, mais attention à ne pas s’enfermer dans un « nous », une communauté de douleur qui confisque une situation qui serait hermétique à la compréhension des autres. Quant à l’intérêt pour la question noire, si nous tenions pour acquis qu’il n’existe pas, nous n’aurions pas travaillé pendant une année sur cet ouvrage. Du moins, nous l’espérons.

Discrimination positive / quotas / Difficultés dans le secteur de l’emploi

Pensez-vous que sans la mise en place de quotas dans la société actuelle, le monde économique serait équitable envers les "non Français"? MON PB

Entre les quotas et le néant, il y a une grande marge de manoeuvre ! Le pur volontarisme nous paraît illusoire (au regard du passé), mais la contrainte via une « racialisation » de la société française une voie périlleuse. Cela dit, quand vous regardez la photo d’une rédaction ou d’un conseil d’administration, l’absence de Noirs se remarque sans difficulté, sans qu’il y ait besoin de procéder à des comptages ou l’établissement de statistiques ethniques. De même, demain, les progrès se constateront aisément…

Pensez-vous que l'utilisation de quotas ou de parité n'est pas en elle même injurieuse ? Ne serait-il pas préférable de tabler sur le mérite, sans distinction de couleur de peau ? Robert
Question similaire de Lulu et de Nemo

Le mérite sans aucun égard pour la couleur de la peau s’est retourné contre les Noirs de France. Curieusement, ils n’ont jamais assez de mérite pour monter en grade… De là à établir des hiérarchies mélaniques, il y a un pas que nous – comme vous – ne souhaitons pas franchir. La « race » est un faux concept, et il ne deviendra pas meilleur parce qu’il serait emprunté avec les meilleures intentions.

Pour beaucoup de Noirs, on a beau être diplômé, avoir fait des stages et avoir des compétences, on sera toujours cantonné a cette image du sauvage ou de la racaille de cité qui n'a aucune qualification et ne veut rien faire. Pourquoi le fait d'avoir des diplômes et des compétences ne fait pas qu'on sorte immédiatement de ce préjugé? daz971

Un peu fataliste… Comme il n’est pas « naturel » d’être méprisé, il s’agit bien d’un phénomène historique qui a connu un début (comme justification a posteriori de l’esclavage et des traites négrières) et connaîtra aussi une fin. Une remarque, en passant : la plupart des protagonistes que nous avons interrogés nous ont dit qu’à « titre personnel », ils n’avaient pas souffert de discrimination. Celle-ce semble donc très liée à la situation sociale, se raréfiant en cas de réusssite.

Je suis un Noir originaire des Antilles françaises. Pendant une mission intérimaire de près de deux ans dans une entreprise nationale du secteur ferroviaire, je mes suis fais insulter de «boy» par deux cheminots. Une plainte a été déposée entraînant à la fois mon renvoi et toute une procédure judiciaire en cours. BOY : Que veut dire ce mot? Quelles sont les stigmatisations qu’il renferme? En quoi est-ce une injure ? Est-on dans une quelconque forme de discrimination? L’échec de l’intégration n’est-il pas aussi dû au refus farouche de voir l’autre comme étant déjà intégré? Laurent LECEFEL

Sans commentaire. L’insulte qui se drape dans «l’euphémisation » en passant par l’anglais, avec le vocabulaire des colonies, est évidemment choquante. Envoyez paître les « maîtres » !

Au bureau l'Antillais n'est toléré que quand il sort de sa poche le : Rhum-boudin-accras et oui là il est apprécié...si je ne m'abuse le Rhum n'est-il pas un pure produit de l'esclavage? N'est-ce pas encore une forme de domination du dit blanc sur le dit noir à travers des images bien précises? Eugenie

Les clichés ont la vie dure. Mais seraient-ils « incassables ». Nous vous faisons confiance de convaincre vos collègues que vous ne vous résumez pas au rhum-boudin-accras, pas plus que les Allemands aux « Kartoffeln » ou les Belges aux « frites ». Cela paraît un objectif atteignable.

Ma question : Noir et Français, comment réussir dans la vie ? Même quand on veut que les choses changent : l’histoire se passe en Amérique, des petits blancs et des petits noirs s’insultent copieusement dans un bus scolaire. Le chauffeur en à marre et leur dit « descendez tous » bon, à partir de maintenant vous êtes tous bleus. Allez, montez dans le bus, les bleus foncés derrière, les bleus clairs devant. Moralité, chassez le naturel, il revient au galop. Ma question aux auteurs : comment réussir à Paris quand on est noir ?

Nous aimons bien votre détour par le bleu… Mais, comme vous savez, il n’y pas de recette pour surmonter des préjugés. En même temps, réussir à Paris pour des « Blancs » ou des Chinois n’est pas évident non plus.

Racisme / clichés

Ne pensez-vous pas qu'il conviendrait d'insister sur toutes les formes de racisme qui sont inadmissibles, et notamment qu'il n'existe pas seulement un racisme blancs/noirs, mais également un racisme noirs/blancs ? Christian-Gabriel

Comme il existe un racisme anti-noir, il existe un «contre-racisme » anti-blanc, d’ailleurs parfois très virulent et inquiétant. La révolte de la « dignité blessée » n’autorise pas tout. Dans notre livre, on cite un « afro-centriste » qui veut « écraser la gueule des « leucodermes » comme celle d’une vipère sans même chercher à savoir s’il est venimeux ». Un propos qui n’a rien à envier à des outrances anti-noires.

Question aux auteurs. Comment expliquez-vous les rapports tendus entre Antillais et Africains ? Y aurait-il une palette de Noir ? Est-ce du racisme interne ? Nativité

Différents destins collectifs aboutissent à des identités différentes – rien de plus normal et sain. Le « route » l’emporte sur les « racines » (d’autant plus que les racines communes sont lointaines). Ne faut-il pas préféré des divergences, voire des rivalités, à un « parti unique noir », fondé sur l’unicité de la couleur de peau ?

Ma question : pensez-vous comme moi qu'un jour on expliquera aux hommes que la couleur de la peau n'a pas d'importance et que l'âme, l'essence de l'individu est incolore ? léontine

C’est le rêve des rasta : la couleur de la peau serait aussi peu importante que la couleur des yeux…

Pourquoi lorsqu'on lit les journaux, regarde la télé, écoute les gens dans les bistrots, dès qu'on parle d'étrangers on parle de noir ou d'arabe ? Est ce que le fait d'être étranger n’est valable que pour les non-blancs ? Il y a près de 5 millions d'émigrés portugais et espagnols, ainsi que leur descendance, mais personne ne parle d'immigration portugaise ou espagnole. Pourquoi on veut faire croire aux gens que seuls les plus foncés émigrent vers la France ? James/ question similaire d’Edgar

Dans les années 1930, quand on pensait « étranger », on pensait Polonais et supposait que, du fait de leur catholicisme chevillé au corps, ils ne pourraient jamais pleinement intégrer la République laïque. Nous sommes dans l’histoire, et la médiation temporelle joue à plein. Il y a un cap à passer. Il est difficile, mais ce n’est pas une « damnation ».

Pourquoi l'Etat ne prend t-il pas plus à coeur cette réalité et les mesures qui s'imposent au même titre que les autres préoccupations du moment ? Mixité dans les quartiers afin d'éviter les ghettos (par ex la banlieue Est, les immigrés, le 18e, les Noirs, le 13e les Asiatiques, le 19e, les Maghrébins, etc ?) L'exemple se reflète t-il dans les médias qui ne cessent d'employer le terme de "personnes de couleur" comme si le blanc ne faisait pas partie de l'échantillonnage des couleurs ? Et bien d'autres cas comme ceux-ci. Pourquoi systématiquement créer des clichés, le Noir est bruyant, donc on ne lui attribuera pas un logement facilement, il est violent, et j'en passe ! Nous avons tous, hommes sur cette terre dont nous héritons, des défauts et des qualités, que nous soyons noirs, blancs, jaunes, rouges que je sache ! Evelyne

On vous comprend, mais ne soyons pas angéliques : les politiques réagissent aux urgences (électorales) en fonction de la pression qui s’exerce sur eux. De ce point de vue, l’année 2005, l’irruption d’une « colère noire » et l’émergence d’organisation pour la traduire en revendication sont un bon présage de futurs succès. Accessoirement, tout ne dépend pas de l’Etat. Dans notre livre, nous soulignons que les journaux qui critiquent le « volontarisme impuissant » de l’Etat pour plus d’égalité ne comportent dans les rangs de leurs rédactions pas de Noirs…

Communautarisme


Votre titre semble dire qu'il y a une contradiction entre le fait d'être noir , et d'être français ... Et c'est là une tendance actuelle fort regrettable qui veut communautariser notre société . Ma question est donc : Votre objectif (louable) de défendre la cause des noirs , peut-il être atteint de cette manière , au risque de crisper les communautés les unes contre les autres ? N'y a t'il pas , dès lors, plus à perdre qu'à gagner (exemple des tensions engendrées par le comportement outrancier et provocateur de Dieudonné qui n'ont pas rendu service aux noirs , bien au contraire) cordialement Le stratège

Non, au contraire : « noir et français ! » (avec un point d’exclamation) s’oppose à « noir et français ? », sur le mode interrogatoire (et l’éternel renvoi à des « origines »). Notre point de départ, c’est précisément la citoyenneté pleine, sans égard pour la couleur de la peau. Du reste, nous ne défendons pas « la cause des Noirs ». Nous exposons leurs griefs, mais aussi des arguments qui le relativisent ou mettent dans leur contexte (post-colonialité, mondialisation, etc.). C’est un tableau d’une situation et de ses problèmes, vus sous tous les angles, pas une table de loi ou une liste de revendications.

N'est-il pas dangereux de voir se dresser un communautarisme "black" car il pousserait les gens à ne plus accepter le dialogue avec les autres membres de la société ? shaka

Le danger existe et nous ne le minimisons pas. Cela étant, la mixophobie des élites blanches est également une réalité, depuis longtemps et parfois de façon très brutale.

Pensez-vous réellement que les noirs soient les seuls à être communautarisés?Est ce que s'intégrer doit rimer avec oublier ou renier ses traditions(vestimentaires, culinaires, religieuses...)? Si je pense que je suis camerounaise mais née en France, est-ce que cela voudrait dire pour autant que je n'aime pas ce pays et que je ne voudrais pas exercer mes devoirs envers celui-ci ou bénéficier des droits qu'il peut me donner? MON PB

Les citoyennetés à trait d’union, comme la vôtre en tant que Franco-Camerounaise, sont une réalité vécue, souvent enrichissante des deux côtés, mais en même temps aussi un problème : d’une part, vous vous battez pour être reconnue comme pleinement « Française » et, d’autre part, vous voudriez pouvoir continuer à « jouer sur les deux tableaux ». Vous voyez la difficulté ?