Naples, capitale des déchets

DECRYPTAGE «Voir Naples et mourir» disaient les Italiens pour souligner la beauté de leur ville. Le proverbe pourrait se révéler plus vrai que jamais…

Anne-Louise Sautreuil

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"La crise des déchets est une honte pour toute l'Italie et nous devons la résoudre tous ensemble. Je ne veux plus entendre ironiser les autorités internationales", a dit M. Prodi samedi à La Valette où il assistait aux célébrations marquant l'entrée de Malte dans la zone euro.
"La crise des déchets est une honte pour toute l'Italie et nous devons la résoudre tous ensemble. Je ne veux plus entendre ironiser les autorités internationales", a dit M. Prodi samedi à La Valette où il assistait aux célébrations marquant l'entrée de Malte dans la zone euro. — Francesco Pischetola AFP

La région de Naples risque d’être bientôt plus célèbre pour les tonnes d’immondices qui jonchent ses rues que pour le volcan du Vésuve ou les ruines de Pompéi. Depuis 1994, les alertes sont récurrentes mais au mois de décembre dernier, la crise semble avoir atteint son paroxysme avec plus de 100.000 tonnes de déchets dans les rues. Les habitants s’inquiètent des risques sanitaires, pointent du doigt l’impuissance des politiques et la gangrène de la mafia. Notre décryptage.

Qu’est-ce que la crise des déchets à Naples et dans la région de Campanie?

Dans les rues de la région italienne de Campanie, dont Naples est le chef-lieu, près de 100.000 tonnes d’ordures se seraient accumulées au mois de décembre. Rien qu’à Naples, 4.500 tonnes de déchets joncheraient le sol de la ville. Cette estimation de l’agence de presse italienne Ansa publiée au mois de janvier se fonde sur des sources officielles. De fait, le ramassage des déchets est suspendu depuis le 21 décembre dernier. Les éboueurs ont cessé la collecte des ordures, faute d'endroit pour les accueillir.
Par mesure d’hygiène, les écoles avaient été temporairement fermées au mois de décembre. Certaines communes de la région maintiennent à l’heure actuelle ces fermetures. Près de 100.000 enfants seraient encore privés d’école ce lundi.


Les Napolitains ne supportent plus de vivre dans les ordures
envoyé par azg848


Comment en est-on arrivé là?

En 1996, la principale décharge de Naples, située dans le quartier de Pianura, est saturée et jugée extrêmement polluante par les autorités qui décident de la fermer. Le premier incinérateur de la région n'entrant en fonction qu'en 2009, les déchets sont alors stockés dans d'autres décharges et centres de retraitement, qui sont rapidement saturés. Fin décembre 2007, les éboueurs ne savent plus où mettrent les ordures: dans l'urgence, les autorités italiennes décident de rouvrir le site de Pianura. En attendant, les déchets s'accumulent dans les rues.

Pourquoi les habitants du quartier de Pianura manifestent-ils?


La décision du gouvernement de rouvrir fin décembre la décharge de Pianura a été prise contre l'avis des riverains. Ces derniers – inquiets pour leur santé - ont aussitôt manifesté leur mécontentement en bloquant l’entrée de la décharge et en provoquant des incendies de poubelles. Deux bus ont également été brûlés dans la nuit du 7 au 8 janvier. Plusieurs personnes dont deux pompiers ont été blessés dans les affrontements opposants les manifestants aux forces de l’ordre. Ce week-end, les affrontements se sont poursuivis: 9 personnes ont été arrêtées et 8 policiers ont été blessés.



Quel rôle a joué la mafia locale, «la camorra », dans la crise des déchets?

«La Camorra a compris que les déchets pouvaient rapporter une fortune», explique à l’AFP Massimiliano Marotta, avocat spécialisé dans le contentieux sur les déchets. Elle a infiltré de multiples sociétés gérant le ramassage et les centres de retraitement. Ces centres sont payés par les communes pour ramasser, trier puis compacter dans des lingots de plastique, les déchets destinés à être brûlés. La Camorra a profité du système - un morcellement des acteurs du secteur- et des aides publiques sans jamais investir pour traiter réellement les déchets.

De plus, la région ne dispose pas encore d'incinérateur pour détruire les ordures. Résultat: les déchets sont stockés dans des centres de retraitement, dans l'attente de l'incinérateur, aujourd'hui saturés ou dans des décharges sauvages. Et cela ne risque pas de s'arranger. Selon Massimiliano Marotta, la mafia va continuer à investir le secteur car «une fois l'incinérateur achevé, ces lingots rapporteront encore plus à la Camorra. En les brûlant, les lingots créent du combustible, que l'Italie considère comme une source d'énergie renouvelable, faisant l'objet d'aides d'Etat».


Que fait le gouvernement italien?

Le président du conseil italien Romano Prodi a annoncé mardi 8 janvier la mise en place de trois incinérateurs, dont un est déjà en construction, et de nouvelles décharges. Il a également sollicité l’aide de l’armée pour ramasser les ordures dans les rues de Naples et la situation commence à se normaliser.
Un commissaire extraordinaire, un ancien chef de la police nationale italienne, a été nommé. Il s'occupera de la crise durant les quatre prochains mois.

Combien ça coûte?


Depuis 1994, Naples et sa région sont régulièrement envahis par les ordures. Depuis cette date, l'Etat italien a dépensé un milliard d'euros et nommé huit commissaires ad hoc qui se sont succédé pour régler la crise sans que la situation ne s'améliore. Les conséquences de cette crise se répercutent également sur le dynamisme économique de la ville. «Les pertes pourraient atteindre 500 millions d'euros en raison de l'image dégradée de la Campanie, avec les annulations de séjour dans les chambres d'hôtes à la campagne et de commandes, en provenance de l'Italie et de l'étranger, de produits agro-alimentaires», a indiqué dimanche sur son site Internet la Coldiretti, un des principaux syndicats d'agriculteurs italiens.

L’Italie risque-t-elle des sanctions de l’Union européenne?


La commission a déjà engagé des poursuites à l'encontre de l’Italie au mois de juin dernier. Elle avait adressé à l'Italie un premier avertissement écrit, estimant que la région Campanie constituait «une infraction à la législation communautaire en matière de déchets». Au mois de janvier, un porte-parole de la commission assurait que «la situation était suivie de près par Bruxelles». «La commission continuera de faire pression sur le gouvernement italien en utilisant tous les moyens à sa disposition pour qu’il résolve la crise de déchets», a-t-il affirmé.