Episode 5: «Je ne suis pas mort... A bientôt Vincent»

Kone

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Notre journaliste participe à Streetwars, un jeu de rôle grandeur nature qui réunit 250 participants…

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Opération ravitaillement. Une semaine de Streetwars, à se planquer, traquer, truquer: ça use. J’ai prévenu les organisateurs que je me retirais quelques jours, de façon à ce que celui qui me chasse ne perde pas son temps à m’attendre devant chez moi. Et puis j’ai pris la poudre d’escampette, direction le sud.

Le but était triple:
1) bronzer un maximum, de façon à ce que mon poursuivant ne me reconnaisse pas par rapport à la photo fournie, du genre, «Mince, je ne savais pas que je traquais un black».

2) Jouer un peu au ping-pong pour affûter ma condition physique. Et surtout

3) compléter mon arsenal.

Sur la French Riviera, les Russes font leur business, et des sources proches de la DGSE m’avaient laissé entendre que c’est là qu’on trouve à présent les plus belles armureries, ainsi que les pistolets à eau les plus en pointe du marché. Pas faux.

Et pourtant, j’ai fait le choix de ne pas investir, sûr de mon matos déjà chèrement acquis, et notamment de mon mini-flingue rose qui, à ma grande surprise, ne m’a valu aucun contrôle à l’aéroport. Ce choix, hautement stratégique, allait se révéler peu judicieux.

Ce lundi matin, en me réveillant à l’aube, dopé par ma remise en forme sudiste, je découvrais avec jubilation sur mon écran d’ordinateur ma nouvelle cible ou plutôt mes nouvelles cibles. Car au lieu d’un profil, ce sont trois visages qui m’avaient été envoyés en mon absence.

Comme le règlement les y autorise, les trois gars, apparemment tous dans le milieu de l’informatique, se sont inscrits en équipe sous le nom hautement risible de «My burger». Ce qui est sûr, c’est que je vais les bouffer. Mais par qui commencer? Le règlement est là aussi très clair: si le chef d’équipe est abattu, c’est toute l’équipe qui meurt d’un coup.

Lequel des trois a une tête de meneur d’hommes? Ma copine penche pour le premier, «celui qui s’est pris pour le beau gosse de la bande», mais j’opte pour le dernier, qui vit non loin du métro Sentier. Son nom, c’est Vincent. Comme ma précédente cible, abattue froidement d’une goutte dans la nuque (voir épisodes précédents). A croire que les Vincent ourdissent un complot mondial. Mais peu me chaut: je vous attends, Messieurs Cassel, Macdum et autres Lagaf’. Et ce même si je soupçonne Bolloré, commandant en chef de l’armée des Vincent, de vous fournir allègrement en armes.


Serein, je décide donc d’utiliser ma technique habituelle. Je me pointe en bas de chez Vincent, et j’attends. Les confectionneurs chinois du quartier ouvrent leur boutique, les enfants rejoignent l’école, et moi je guette. Mais je fatigue. Starsky avait Hutch; Don Johnson, Philip Michael Thomas; et Mel Gibson Danny Glover. Moi je n’ai personne. Et à 8h30, j’ai mon nez à moitié dans le journal, quand j’aperçois devant la porte cochère une silhouette que je n’ai pas vue sortir, ressemblant étrangement à celle que je recherche.

Il glisse sa tête comme pour vérifier que je n’ai pas bougé. C’est sûr, c’est lui, et il m’a repéré. Il se met à courir comme un dératé; je pars au quart de tour. Je ne sais pas si c’est le tennis de table qui fait son effet, mais je me sens pousser des ailes. Alors qu’il est parti avec une vingtaine de mètres d’avance, je fonds sur lui. Je dois absolument le rattraper avant qu’il ne pénètre dans une bouche de métro ce qui, comme le stipule le règlement, le mettrait à l’abri de mes tirs aquatiques. Le pauvre est plus naïf qu’un enfant: il n’a pas de sac (donc pas d’arme). Juste un sweater à capuche qui lui donne l’allure d’un étudiant. C’est sûr, je vais le cueillir comme une fleur. Mais il se retourne subitement, sort une arme de sa poche centrale et fait feu.

Mon jet, tiré avec mon pistolet rose, n’est pas assez puissant pour l’atteindre. Je suis touché. J’ai envie de nier un instant, de poursuivre l’échange de tirs et de l’abattre. Mais il faut être fair-play, malgré la rage. «Je t’avais repéré depuis ma fenêtre», dit-il fièrement. La conséquence n’est pas trop lourde: je ne suis pas mort, car seul celui qui me chasse peut me tuer, et celui-ci ne m’a toujours pas trouvé. Mais en situation de défense, Vincent m’a touché, ce qui m’interdit de le réattaquer pendant 24 heures. Plus contrariant: il connaît mon visage, en fera une description aussi précise que possible aux deux autres joueurs de son équipe, et ils seront tous sur leur garde. Mais moi aussi, Vincent, j’ai maintenant ton visage bien ancré dans mon cerveau. Et même au beau milieu des Champs-Elysées un soir de victoire en Coupe du monde, je te reconnaîtrai. «Enchanté, as-tu osé, en me serrant la main après m’avoir touché. Et à bientôt, j’imagine.» Effectivement, Vincent. A très bientôt.

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