Brian Blau (Gartner): «Le rachat d'Instagram par Facebook pourrait provoquer une guerre des acquisitions»

INTERVIEW Ce consultant décrypte la partie de poker en cours dans la Silicon Valley...

Propos recueillis par Philippe Berry

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L'application photo Instagram sur iPhone.
L'application photo Instagram sur iPhone. — Karly Domb Sadof/AP/SIPA

Facebook a surpris (presque) tout le monde en annonçant le rachat –qui doit encore être approuvé– d'Instagram pour environ 1 milliard de dollars, lundi. Pourquoi un tel raid? Facebook a-t-il payé trop cher? Brian Blau, analyste au cabinet de recherche en innovation Gartner, livre ses lumières.

Pourquoi Instagram était une cible intéressante pour Facebook?

Pour deux raisons. D'abord, la photographie est l'une des fonctions stratégiques de Facebook. Les gens partagent des photos, les tag, les commentent etc. Acheter Instagram, qui est de loin l'app photo la plus populaire sur smartphone, a du sens. Instagram est également un réseau social d'un genre nouveau, de niche, centré sur un intérêt. Facebook acquiert là un graphe social différent du sien. Surtout, le réseau est 100% mobile, un domaine sur lequel Facebook est présent mais n'a jamais réussi à créer d'enthousiasme.

 

Un milliard de dollars pour une startup de 13 personnes, sans revenus ni business model, ce n'est pas un peu fou?

La somme est conséquente. Malgré tout, dans la Silicon Valley, on acquiert en général trois choses: une technologie, des talents et une base d'utilisateurs (Instagram n'a que 13 employés mais 30 millions d'utilisateurs, ndr). Il n'y avait pas de business-plan connu, mais cela ne veut pas dire que Facebook n'en trouvera pas un. Et si les sommes sont tellement exorbitantes dans la Vallée, c'est que tout est piloté par des VCs (venture capitalists, ou investisseurs en capital risque), qui prennent des risques en investissant et veulent récupérer le maximum.

 

Est-il possible que Facebook ait payé si cher car d'autres étaient sur le coup?

C'est possible. Souvent, les VCs cherchent à faire monter les enchères. Parfois la compétition bluffe juste pour vous faire payer le prix fort. Ou peut-être qu'ici, Mark Zuckerberg a décidé de faire une offre qu'Instagram ne pouvait pas refuser car il a déterminé qu'une telle acquisition était stratégique pour Facebook.

 

Instagram aurait-il peut devenir une menace pour Facebook?

C'est une thèse avancée par certains, mais elle n'est pas totalement convaincante. Sur le très long terme, si Instagram avait réussi à grandir en restant indépendant, peut-être. Mais en développant de nouvelles fonctions, l'entreprise aurait risqué de perdre la simplicité qui a fait son succès. Elle aurait également pu être achetée par un concurrent et Facebook préférait éviter ce scénario.

 

Les apps photos vont-elles continuer d'avoir la cote?

La photographie est au cœur de nos moyens de communication, cela ne va pas changer. Lancer un clone d'Instagram dans les six prochains moins ne serait, certes, pas une bonne idée. Mais la technologie évolue tellement en ce moment, il y a les images dynamiques de Lytro (qui permettent de faire la mise au point après coup, ndr), la nouvelle architecture du capteur 41 mégapixels de Nokia, les appareils photo tout-terrain de GoPro... Avec l'évolution des moyens de communication et l'émergence du tout-connecté, il y aura des opportunités pour les développeurs d'apps.

 

Google, Apple, Microsoft et Amazon vont-ils devoir réagir et faire des acquisitions mobiles/sociales?

Absolument. Ces géants ont tous besoin de deux choses: développer des écosystèmes dans lesquels ils veulent garder le consommateur et séduire les développeurs d'apps pour faire grandir leur plateforme. Ils peuvent soit développer ces nouvelles fonctions en interne, soit acheter des entreprises qui montent. S'ils déterminent que Pinterest, Path ou Tumblr peuvent s'inscrire dans leurs plans, le prix payé par Facebook pourrait provoquer une guerre des acquisitions dans la Vallée. Surtout qu'ils ont tous des dizaines de milliards de dollars dans leurs coffres.

 

N'y a-t-il pas un risque de nouvelle bulle Internet?

Pour l'instant, les volumes d'argent qui changent de mains entre les VCs et les startups et le montant des acquisitions sont loin des niveaux d'il y a 12 ans. Il y a malgré tout un risque de bulle et d'un éclatement. D'abord, l'expansion des réseaux sociaux et des smartphones ne pourra pas être infinie. Ces facteurs sont progressivement insérés dans notre vie, mais le temps que nous pouvons y consacrer est limité. En arrivant à maturité, la croissance ralentira à un moment. Un événement catastrophique est également possible. Lors du piratage du Playstation Network, 80 millions de comptes ont été compromis. Si tout l'argent des comptes en banque avait été vidé, les conséquences sur l'industrie Internet auraient sans doute été dramatiques.

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