«L'homme ne sait pas se penser autrement que supérieur aux machines»

INTERVIEW Frédéric Kaplan est spécialiste de l’intelligence artificielle...

Propos recueillis par Sandrine Cochard

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NASA/EPN/NEWSCOM/SIPA

La machine a gagné une nouvelle bataille contre l’homme, mercredi, lorsque le superordinateur Watson créé par IBM a défait deux champions du jeu américain Jeopardy. Une victoire écrasante qui interroge évidemment sur le match que livrent depuis des années les hommes contre les machines. Est-il forcément perdu d’avance pour l’homme? Réponse avec le chercheur Frédéric Kaplan, spécialiste de l’intelligence artificielle et co-auteur de l’essai L’homme, l’animal, la machine: perpétuelles redéfinitions (Ed. CNRS) avec le neurobiologiste George Chapouthier.

En quoi ce nouveau match homme vs machine se distingue-t-il des précédents?
Parce qu’il touche un point essentiel de l’intelligence soulevé par le test de Turing. Ce test affirme que ce qui distingue l’homme de la machine, c’est la conversation textuelle. Or, l’ordinateur d’IBM est justement placé dans ce contexte de conversation, structurée évidemment car une conversation libre ne peut être soutenue par un ordinateur. C’est un bon test je trouve, créatif mais pas trivial.

Est-ce la victoire la plus marquante des machines sur l’homme?
La victoire de Deep Blue sur Garry Kasparov en 1997 reste symboliquement la plus forte car elle entérine une autre vision de l’intelligence. En clair, avant les hommes se mesuraient aux machines sur le terrain des échecs car on estimait que ce jeu nécessitait une grande intelligence. Or, les échecs se sont des calculs et des probabilités, ce qui est le terrain des machines. Finalement, on a jugé que Deep Blue avait gagné «bêtement» face à Kasparov et on a déplacé le terrain du duel.

Quels sont les points forts des machines sur les hommes et inversement?
Les machines ont des capacités de calculs exponentielles, c’est la loi de Moore (qui veut, en gros, que les machines deviennent de plus en plus puissantes tous les deux ans). Elles savent très bien calculer des prévisions par exemple. En outre, avec Internet, nous sommes désormais face à un ordinateur dont les ressources sont planétaires. A l’inverse, les machines sont incapables d’apprendre et de prendre des décisions seules, dans un temps limité, et ont un comportement programmé. Elles ne savent pas déceler tout ce qui est pertinent ou intéressant pour leur apprentissage, ce que savent très bien faire les bébés. C’est d’ailleurs le principe de l’intelligence artificielle: donner aux machines la capacité d’apprendre seules (une prouesse que Watson est capable de réaliser, a affirmé David Gontek, qui fait partie de la vingtaine d'ingénieurs du projet IBM, dans un entretien à 20minutes.fr).

Que révèle cette confrontation régulière aux machines sur l’homme?
Elle nous permet de cerner nos spécificités, ce que nous avons beaucoup de mal à faire. L’homme est une machine très sophistiquée qui comporte une inconnue, c’est ce «souffle divin» décrit dans la Bible. On ignore de quoi il s’agit. Quel est le propre de l’Homme? Est-ce d’exprimer des émotions? Des animaux le font aussi. Est-ce d’avoir conscience de soi-même? La conscience artificielle des machines fait débat… Or,  l’homme ne sait pas se penser autrement que supérieur aux machines et aux animaux. C’est pourquoi lorsqu’il est dépassé, il redéfinit la notion d’intelligence et ce qui fait sa spécificité.