« Avec nos enquêtes, nous voulons avoir le plus d’impact possible », déclare Eliot Higgins, fondateur du site d’investigation Bellingcat

« 20 MINUTES » AVEC Eliot Higgins, fondateur du site de journalisme d’investigation Bellingcat, qui a multiplié les révélations sur l’empoisonnement de l’opposant russe Alexeï Navalny ou sur le crash de la Malaysia Airlines en 2014, publie un livre dans lequel il revient sur ces grandes enquêtes

Propos recueillis par Mathilde Cousin

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Eliot Higgins est le fondateur du site d'investigation Bellingcat..
Eliot Higgins est le fondateur du site d'investigation Bellingcat.. — SKUP
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, Eliot Higgins, fondateur du site de journalisme d’investigation Bellingcat, auteur de We are Bellingcat (Nous sommes Bellingcat), explique comment son équipe enquête, notamment sur l’empoisonnement d’Alexeï Navalny.
  • « Ce qui différencie Bellingcat des médias traditionnels, c’est que nous voulons partager les informations et les techniques que nous utilisons pour mener ces enquêtes, plutôt que de les garder secrètes », nous confie-t-il dans cet entretien exclusif.

La révélation de l’identité de deux Russes soupçonnés d’avoir participé, en 2018, à l’empoisonnement de Sergueï Skripal, ex-agent double en Grande-Bretagne, ce sont eux. La localisation, l’année suivante, de l’homme le plus recherché par les Pays-Bas, encore eux. Une enquête sur des ambassadeurs en ligne d’ Amazon ? Toujours Bellingcat. Un travail impressionnant, déjà récompensé par plusieurs prix, alors que le site de journalisme d’investigation n’a été lancé qu’en 2014 par Eliot Higgins, un Britannique qui avait commencé à le monter sur son temps libre. Moins de dix ans plus tard, le site anglophone compte un peu plus d’une dizaine de collaborateurs et une soixantaine de contributeurs. Installé aux Pays-Bas, il est financé principalement par des dons et par l’organisation d’ateliers de formation.

Dès le départ, l’équipe de Bellingcat s’est distinguée par ses méthodes de travail : enquêter à partir de contenus en ligne accessibles à tous – comme des vidéos YouTube ou des publications sur les réseaux sociaux, par exemple – et faire appel à des spécialistes ou à des internautes capables d’aider à rassembler les pièces du puzzle, pour sortir des scoops.

Ce qui motive ce travail minutieux ? « Nous n’avons pas de programme, mais nous avons un credo : les preuves et les mensonges existent, et les gens font toujours de la différence », écrit Eliot Higgins dans We are Bellingcat – An Intelligence agency for the people (Nous sommes Bellingcat – Un service de renseignement pour le peuple), publié ce jeudi au Royaume-Uni. Pour 20 Minutes, il revient sur ce parcours.

Comment votre intérêt pour les enquêtes à partir de sources ouvertes a-t-il commencé ?

Je suis tombé dedans par accident. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser au conflit en Libye en 2011, on y voyait beaucoup de contenus que les journalistes sur le terrain partageaient sur les réseaux sociaux et qui, souvent, n’entraient pas dans leurs articles. Il y avait aussi le contenu des réseaux sociaux et les vidéos sur YouTube qui étaient partagées par des groupes sur le terrain. Je me suis donc rendu compte qu’il y avait des histoires qui étaient racontées mais que personne n’écrivait vraiment. J’ai donc décidé de me pencher sur la question.

L’un des grands défis était de savoir si quelque chose était authentique ou non : une vidéo partagée en ligne, était-elle fausse ou est-ce qu’ils disaient la vérité ? J’ai commencé à regarder les images satellites, pour voir si je pouvais y retrouver les caractéristiques des vidéos comme des mosquées, des routes et d’autres bâtiments. J’ai compris que c’était possible, et je suis tombé sur ce que nous appelons aujourd’hui la géolocalisation, qui consiste à utiliser l’imagerie satellite pour confirmer l’emplacement d’une vidéo ou d’une photographie. J’ai continué à le faire, plus pour mon propre divertissement que pour toute autre chose. Finalement, cela m’a amené à créer un blog, qui a commencé à être suivi.

Dès le début, la notion de collaboration a été centrale dans votre travail, et elle l’est encore aujourd’hui. En quoi est-ce important pour vous ?

Très tôt, j’ai été surpris de voir que lorsque les gens me contactaient et que je parlais à d’autres, ils étaient spécialistes d’un domaine particulier, en armement par exemple, ou bien c’étaient des personnes travaillant dans des zones de conflits ou dans des ONG. Mais souvent, ils n’avaient pas vraiment l’occasion d’interagir.

A mesure qu’ils venaient me voir, j’étais toujours très désireux de les mettre en contact avec des personnes ayant des intérêts similaires. Cela nous a amenés à commencer à travailler et enquêter. Aujourd’hui, une grande partie de notre travail est basée sur la collaboration entre différents acteurs. Généralement, nous trouvons des partenaires d’enquête, qui peuvent être des médias traditionnels, des ONG, ou même simplement des personnes sur Twitter qui sont très impliquées dans le sujet. Une grande partie de ce que nous voulons faire chez Bellingcat est d’avoir autant d’impact que possible avec les enquêtes que nous menons. Sinon, quel est l’intérêt de faire des enquêtes si vous allez juste les publier sur votre site Web, et que rien ne se passe ?

« We are Bellingcat » a été publié le 4 février.

L’équipe de Bellingcat détaille comment elle travaille et donne également les outils nécessaires aux lecteurs pour reproduire son travail. Est-ce une des particularités qui distingue Bellingat des médias traditionnels ?

Ce qui différencie Bellingcat des médias traditionnels, c’est que nous voulons partager les informations et les techniques que nous utilisons pour mener ces enquêtes, plutôt que de les garder secrètes comme des choses très spéciales que nous sommes les seuls à pouvoir faire. Plus nous voyons de gens faire ce travail, plus d’informations seront révélées. C’est aussi la raison pour laquelle nous faisons appel à beaucoup de crowdsourcing [«production participative »].

Vous avez récemment travaillé sur l’affaire Alexeï Navalny. Tombé gravement malade le 20 août 2020, l’opposant russe a été transféré dans un hôpital à Berlin, où les médecins ont diagnostiqué un empoisonnement. Comment avez-vous découvert que le FSB, les services secrets russes, suivaient Navalny depuis plusieurs années ?**

Cela a vraiment commencé par ce que nous faisions au sujet de l’empoisonnement [en 2018] de Sergueï Skripal, ancien officier du renseignement russe du renseignement militaire et ex-agent double pour les services britanniques. Nous avions identifié les laboratoires où ces poisons neurotoxiques étaient fabriqués. En effet, même s’ils avaient fermé [en 2010] dans le cadre de la Convention sur les armes chimiques dont la Russie fait partie, des scientifiques qui ont une expérience dans le développement d’agents neurotoxiques ont soudainement commencé à travailler dans un endroit censé fabriquer des boissons nutritionnelles pour sportifs. Et je ne vois pas le lien entre la nutrition sportive et les agents neurotoxiques !

Après l’empoisonnement de Navalny, nous avons regardé à nouveau les relevés téléphoniques des personnes qui travaillent dans ces unités et nous avons découvert qu’elles appelaient des personnes assez haut placées au FSB. Nous avons ensuite découvert que ces responsables communiquaient avec une équipe qui a voyagé aux mêmes endroits que Navalny au cours de quelque 30 déplacements. Nous avons reconstitué cette équipe et découvert leurs fausses et vraies identités.

Vous écrivez qu’après l’affaire Skripal, les autorités russes sont devenues plus prudentes sur ce qui était partagé en ligne, et que certaines archives ont été effacées quand vous cherchiez des traces. Comment êtes-vous donc arrivés à ces relevés de voyages et téléphoniques ?

Les services russes ont toujours été assez sélectifs quant à ce qui était effacé en premier. Ils ont donc éliminé les relevés des deux suspects de l’empoisonnement de Skripal. Mais ils ne se sont pas débarrassés des dossiers des personnes avec lesquelles ils travaillaient.

Nous avons pu avoir accès aux formulaires d’enregistrement des passeports intérieurs russes. Avant, ceux-ci comportaient des photos. Après l’empoisonnement de Navalny, nous avons commencé à examiner les formulaires d’autres agents du renseignement militaire russe que nous avions identifiés, et toutes les photos avaient été retirées. Nous avons aussi remarqué que les photographies étaient modifiées ou supprimées lorsque nous écrivions sur certains dossiers.

Le problème est qu’ils ne peuvent pas prévoir ce que nous allons regarder. Ils ne peuvent donc pas vraiment revenir en arrière et commencer à supprimer toutes les données téléphoniques des agents du FSB au cas où, ce serait une entreprise de grande envergure. Ou peut-être qu’ils le feront maintenant ! Mais nous avons aussi téléchargé beaucoup de données, donc ils peuvent effacer tout ce qu’ils veulent des bases de données officielles…

Vous avez inventé l’expression de « communauté contrefactuelle ». Qu’entendez-vous par là ?

C’est quelque chose que j’ai beaucoup observé dans le travail que j’ai fait avec mon blog et maintenant avec Bellingcat. Vous avez des communautés qui sont souvent ancrées dans la méfiance à l’égard de l’autorité. Ces personnes rejettent fondamentalement tout ce qui vient d’une source qui les contredit, quelle qu’elle soit. Elles se considèrent comme des chercheurs de vérité. Que ce soit sur la terre plate, les armes chimiques en Syrie, les vaccins, cela peut être sur le Covid-19, QAnon, c’est toujours le même genre de mécanismes qui est derrière tout cela.

Et cela devient extrêmement dangereux. C’est ce qui a conduit aux émeutes du 6 janvier au Capitole, aux Etats-Unis : il y avait des gens dans la foule et il y a des vidéos d’eux criant des slogans au sujet de George Soros et des pédophiles sataniques, et beaucoup de gens agitaient des pancartes de QAnon, par exemple. Je pense que c’est un réel danger pour le tissu social si on ne s’en occupe pas correctement. Nous ne pouvons pas y remédier en créant une foule de sites Web de fact-checking, parce que ces gens les rejettent tout simplement comme faisant partie du complot contre eux. Que faire, alors ?

Avez-vous des idées à ce sujet ?

J’ai des idées, je n’ai pas de solution. Nous devons examiner la façon dont les entreprises technologiques et de réseaux sociaux traitent leurs utilisateurs, car nous sommes traités comme une marchandise à laquelle on vend de la publicité. Pour ce faire, elles vont continuellement nous servir le type de contenus que nous voulons voir. Le problème est qu’en faisant cela, si votre ami crée le profil d’un complotiste, cela va lui envoyer plus de contenus sur les complots, cela ne va pas l’éloigner de ces environnements… Et sur cette base, d’autres personnes ayant un profil psychologique et social similaire auront le même type de contenus. La question est de savoir ce que les gouvernements, les législateurs et la société font à ce sujet.

Dans votre livre, vous soulignez que Bellingcat a commencé à travailler sur des projets environnementaux…

Nous avons commencé à travailler sur des projets liés aux questions de conservation de l’environnement. C’est un nouveau domaine d’investigation open source. Et nous espérons nous étendre à de nouvelles régions du monde. Nous nous concentrons également sur le lancement d’une société de production et produit plusieurs séries de podcasts sur Bellingcat.

Êtes-vous en négociation avec de grandes entreprises comme la BBC ou Netflix ?

Je ne peux rien dire… ce qui est une réponse en soi [rires].

* We are Bellingcat (non traduit) est paru outre-Manche aux éditions Bloomsbury.

** Bellingcat a réalisé l’enquête avec le média russe The Insider et avec la coopération de Der Spiegel et de CNN. Vladimir Poutine a réfuté tout lien des autorités russes avec la maladie de Navalny.