Cyberharcèlement: «J’ai des commentaires nauséabonds sous mes messages mais si je supprimais mon compte, ça ferait un vide dans ma vie»

PRIS POUR CIBLE Yvonne, retraitée septuagénaire, fréquente activement le forum du site Yahoo! Actualités mais est la cible d’un ou plusieurs utilisateurs malveillants

Propos recueillis par Helene Sergent

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Yvonne a déposé plainte en 2016 pour des injures et des menaces de mort proférées sur le site Yahoo.
Yvonne a déposé plainte en 2016 pour des injures et des menaces de mort proférées sur le site Yahoo. — GEORGES GOBET / AFP
  • Yvonne, novice sur Internet, s’est créé une véritable communauté d’amis virtuels sur le site d’information qu’elle fréquente quotidiennement.
  • Très active, elle a déjà posté plus de 30.000 commentaires.
  • Alors qu’elle est la cible d’injures et de menaces de mort depuis plusieurs années, elle se refuse à supprimer son compte et à quitter le forum.
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire d’Yvonne, septuagénaire, cyberharcelée sur un forum et injuriée. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« Je m’appelle Yvonne, j’ai plus de 70 ans. J’ai acheté mon premier ordinateur portable il y a une dizaine d’années. Je ne suis plus toute jeune et je suis isolée, j’habite en pleine campagne. Mais j’ai voulu apprendre et j’ai choisi un petit ordinateur - un ordissimo - pour les personnes qui démarrent en informatique. Je l’utilisais principalement pour me renseigner sur des destinations de voyage, sur les animaux ou sur les fleurs que j’aime beaucoup. J’ai appris à utiliser Internet toute seule, parfois aidée par ma petite-fille.

J’ai rapidement découvert le site Yahoo! Actualités et je me suis créé un compte avec un pseudo pour pouvoir commenter les articles. Petit à petit, j’y suis allée un peu tous les jours et j’ai pris l’habitude de réagir aux articles. Ce sont toujours les mêmes personnes qui participent et j’ai sympathisé avec certaines. On se salue, on partage des liens, on s’amuse et on a même créé un fil de discussion à nous. On parle de nos soucis, de nos vies personnelles, de nos chagrins.

Une plainte déposée en 2016

Au bout de quelque temps, plusieurs comptes sous pseudonymes ont commencé à m’insulter parce que je faisais des fautes d’orthographe. Leurs commentaires sont devenus très violents, ils m’écrivaient « sale pute », « tue-toi », « suicide-toi ». Ils me disaient que je devais quitter le forum. Une personne a même créé un compte avec le même pseudo que le mien et la même photo pour se faire passer pour moi et poster d’horribles messages. J’ai décidé de porter plainte en 2016. Les gendarmes ont recueilli ma plainte, ils m’ont écoutée et l’un d’eux m’a renvoyée vers un centre dédié aux personnes cyberharcelées. Mais l’enquête n’a pas abouti.

Je ne sais pas comment mes harceleurs ont obtenu des éléments sur ma vie personnelle. Par exemple, j’ai perdu mon fils il y a un an et l’un des internautes qui s’en prend régulièrement à moi dans les commentaires m’écrit sur le site des choses affreuses à ce propos. Aujourd’hui, ce cyberharcèlement continue et chaque jour, j’ai des commentaires nauséabonds sous mes messages. Je continue de copier et de coller toutes les insultes qui me visent, au cas où.

Un usage quotidien

Quand les premières menaces et les premiers messages d’insultes ont été envoyés, j’ai beaucoup pleuré et j’ai pensé à quitter le site. Je ne comprenais pas pourquoi des gens que je ne connaissais pas étaient aussi violents. J’en ai un peu parlé à ma fille mais pas à ma petite-fille, je ne veux pas lui faire lire ces horreurs. Et si je lui en parle, j’ai peur qu’elle me demande d’arrêter définitivement d’aller sur le site. Moi j’estime que j’ai le droit de poster ces commentaires et d’être active sur ce forum. Mes amis m’ont conseillé de poster moins de messages et de privilégier les Gifs (images animées), ce que j’ai fait mais les messages continuent.

Je vais sur le site tous les jours, je l’ouvre le matin, ça me permet de me tenir au courant de l’actualité et surtout de discuter avec mes amis virtuels. Certains sont d’ailleurs devenus de « vrais » amis avec qui j’échange régulièrement par téléphone. Si je supprimais mon compte, ça ferait un vide dans ma vie.

Je n’arrive pas à utiliser d’autres sites, j’ai essayé mais j’ai l’habitude d’aller sur celui-ci et à mon âge, c’est un peu dur de tout réapprendre, je me perds un peu sur Internet.

Je sais que je devrais m’écarter de tout ça mais je n’y arrive pas et c’est violent parce que c’est permanent. Quand je suis arrivée sur le forum, on m’avait dit de faire attention aux commentaires malveillants mais de ne jamais répondre. Ce que j’essaie de faire au maximum mais parfois c’est dur. J’ai aussi la possibilité de bloquer les internautes les plus violents, je ne peux plus lire ce qu’ils m’écrivent. Je signale aussi régulièrement les commentaires injurieux à Yahoo!. Mais je n’ai jamais de réponse et j’ai l’impression qu’ils ne réagissent jamais. »

 

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyberharcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani. Mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni vraiment de victime.

Chaque semaine, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Il n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’un témoignage hebdomadaire, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.