Sur Twitter, des femmes docteures assument le fait d’être expertes et ajoutent le titre «Dr» devant leur nom

REVENDICATION Fatiguées d’être dévalorisées ou rabaissées, des femmes ayant obtenu un doctorat et étant expertes dans leur domaine de compétence le revendiquent sur Twitter en ajoutant devant leur pseudo le titre « Dr »…

Marie De Fournas

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Un cour en amphi à l'université Paul Valery- Montpellier 3, en 2015.
Un cour en amphi à l'université Paul Valery- Montpellier 3, en 2015. — SYLVAIN THOMAS / AFP
  • Les femmes ayant un doctorat se disent moins prises au sérieux que les hommes et en viendraient même à s’auto-dévaloriser
  • Plusieurs d’entre elles ont décidé de lutter contre ça et le syndrome de l’imposteur en ajoutant leur titre devant leur pseudo Twitter.

Le mouvement anglo-saxon s’étend à la France. En juin 2018, le journal Boston Globe & Mail’s a décidé de ne plus donner aux experts le titre de « docteur » (Dr), à part s’ils étaient médecins. A la suite de cette nouvelle, l’historienne Fern Riddell a rédigé un tweet dans lequel elle revendique son droit à porter ce titre et l’a ajouté devant son nom sur Twitter. « Mon titre est Dr Fern Riddell, pas Mme ou Mlle Riddell. Je l’ai parce que je suis une experte, et ma vie et ma carrière consistent à être cette experte d’autant de façons différentes que possible. J’ai travaillé dur pour gagner mon autorité, et je ne la céderai à personne. »

Dans un article publié quelques jours plus tard sur NewStatesman, cette dernière raconte qu’après la rédaction de ce tweet et son changement de nom, elle a reçu de nombreuses critiques. Il lui a notamment été reproché un manque de modestie, d’humilité et même une certaine vulgarité ou vantardise.

Loin de faire marche arrière, la Dr Fern Riddel Elle a réagi en affirmant à nouveau son droit à revendiquer son titre, avec le hashtag #immodestwoman (femme immodeste). « En solidarité, bon nombre de ses collègues ont changé leur nom sur Twitter, en indiquant le "Dr", souvent avec un tweet qui expliquait soit leur parcours et leurs efforts pour en arriver là, soit leurs domaines d’expertise, soit le sexisme qu’elles ont eu à subir dans le monde de la recherche », explique à 20 minutes Laélia Véron, docteure en langue française, qui a rejoint le mouvement comme de nombreuses autres docteures françaises.

« Cela va contre l’idéal sexiste de la femme effacée et modeste »

Ajouter ce titre devient alors une véritable revendication, celle d’assumer le fait d’être diplômées ou expertes, face à une l'impression ressentie par ces femmes d'être diminuées, moins prises au sérieux. « On peut souvent remarquer que les hommes n’ont aucun problème à donner leur avis, voire à disserter sur des sujets qu’ils ne connaissent pas, alors que les femmes ne vont oser s’exprimer publiquement que sur des sujets qu’elles maîtrisent. Et même si elles les maîtrisent, elles peuvent s’auto-dévaloriser, explique Laélia Véron. Se revendiquer docteure, c’est pour moi se revendiquer experte. C’est revendiquer la légitimité de sa parole dans des espaces où les paroles des femmes sont très souvent absentes ou dévalorisées, notamment les médias. Se revendiquer comme experte peut donc être un geste féministe, mais c’est souvent mal vu pour les femmes, parce que cela va contre l’idéal sexiste de la femme effacée et modeste, qui ne prend pas trop de place. »

Un sentiment également partagé par Corinne François-Denève, Maîtresse de conférences en littératures comparées à l’université de Bourgogne. Elle aussi a changé son nom sur Twitter. « C’est aussi une façon de parler de ce que la fac nous fait à nous, les femmes. On nous appelle plus facilement par notre prénom. Par exemple pour les étudiants on a souvent un "Chère Corinne" qui vient plus facilement que "Cher Maurice". On remarque que quand il s’agit d’une tâche administrative on se tourne souvent vers une femme, parce que les filles écrivent bien et qu’à la maison elles s’en occupent. Et quand on dirige quelque chose et qu’on est une femme, il y a cette injonction à la douceur. Le management doit être bienveillant. C’est féminin. Quand une femme qui dirige élève la voix, rue dans les brancards, elle est hystérique. »

Réticences dans la communauté des doctorants

Le mouvement a tout de même soulevé certaines réticences, qui ne sont pas illégitimes pour Laélia Véron. « On peut penser que cela valorise la parole de certaines femmes, un petit nombre qui a réussi à avoir le titre de "docteure" et que cela subordonne le respect et la légitimité au titre, alors qu’on peut être bien sûr légitime à s’exprimer sur un sujet sans être docteure. » « Ce serait pédant si l’on s’affublait d’un titre non mérité. Et un doctorat signifie justement qu’on a suffisamment travaillé un sujet pour avoir une certaine autorité en la matière. Ce n’est pas un manque de modestie que de le signaler », souligne sur Twitter la docteure en philosophie Emilie Oléron Evans.

Fait intéressant, Laélia Véron a remarqué que depuis qu’elle avait changé son pseudo Twitter en y faisant précéder le titre « Dr », elle avait eu « bien moins d’adresses désobligeantes, infantilisantes type "ma petite" et bien moins de tutoiements ».