Smartphones: «Mémoire pleine», je te hais

HIGH-TECH Pourquoi nos téléphones sont en permanence en «stockage saturé», et pourquoi ils ont toutes les chances de le rester... 

Annabelle Laurent
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Pas le moment d'avoir le messageImpossible de prendre une photo, stockage saturé.
Pas le moment d'avoir le messageImpossible de prendre une photo, stockage saturé. — Jacquelyn Martin/AP/SIPA

Nous donnons l'image d'un binôme solide et soudé mais à vous, je peux le dire: mon téléphone et moi, nous vivons des moments de crise. Deux, principalement, qui reviennent en boucle. Quand sa batterie chute à 8 puis 5 puis 2%, et ma tension avec, me plongeant dans un état d'angoisse qui fait de moi une «nomophobe», avais-je appris en 2012 à l'apparition du terme. Et un second affront, de plus en plus fréquent. Celui-ci: 

Il est affreux, ce message. Surtout sa variante «Impossible de prendre une photo, veuillez libérer de l'espace». Coup de poignard dans le dos. OH j'ai besoin de toi, là. Je t'ai pas payé 8 euros, je te rappelle. Il me la faut tout de suite cette photo, je le ferai, ce ménage, mais plus tard. Et puis je suis censée supprimer quoi, maintenant? J'ai dû virer les applis RATP, Taxi, Uber et Vélib, il va falloir que je rentre à pied ce soir, et sous une tempête de grêle avec un peu de chance. J'ai plus l'appli Météo France pour vérifier.

Ma consolation: je ne suis pas seule. Tapez «stockage saturé» dans la barre de recherche Twitter, et observez le désespoir. Sur Twitter et chez les ados, certes. Mais les autres souffrent en silence, croyez-moi. Faites un sondage autour de vous.

Vous allez me dire: ce n’est pas nouveau. Disons simplement que depuis 2007 (les premiers smartphones), à mesure que les batteries se déchargeaient, les espaces mémoire se sont remplis, et tout le monde n’a pas pu se payer un iPhone 64 Giga. 

Salut les manchots 

«Votre stockage peut être géré dans les Réglages»: c’est là toute l’ironie. De nombreux tutos permettent de traquer les méga octets inutiles. Supprimer et réinstaller les applications est un premier levier, rarement utilisé. Quant aux méga octets utiles, il suffit de faire appel au cloud. Simple. 

« Cela montre combien notre connaissance technique est faible, note Francis Jauréguiberry, sociologue des usages des technologies de communication. Nous utilisons nos téléphones spontanément, mais techniquement, nous sommes manchots. »

De la même façon que la majorité des utilisateurs méconnaît ses droits sur les réseaux sociaux, ou les risques de l’utilisation de ses données personnelles comme celles de géolocalisation. Pour le cloud spécifiquement, les chiffres sont clairs : en 2014, seul un Français sur cinq l’utilisait, « stocker des données dans un espace immatériel restant difficile à se représenter pour une majorité d’internautes ».

Retour vers le passé

Des manchots peut-être, mais qui ont un cœur, ai-je envie de répliquer. Voici mon téléphone:

2,5 Giga de SMS (contrairement aux apparences, je n’ai pas 14 ans, l’âge où l’on envoie 2.500 SMS par mois). Et non, je ne veux pas les mettre sur le cloud. Ni les supprimer, contrairement à ce que me propose ce Monsieur (Steven), qui croit bon de me donner une astuce pour y parvenir rapidement. Non mais ça va pas bien, non ? «Supprimer», comme dans «supprimer» ?

Suis-je malade, sociologues ? « Cela pose d’une part la question de la portativité – a-t-on besoin de se balader avec tout ? – et d’autre part celle des traces que l’on ne cesse d’accumuler sur ce qu’on a vécu, répond Francis Jauréguiberry. Cette "distance réflexive" sur notre vécu est nouvelle. On ne cesse de revisiter notre passé, dans les moments morts, dans les transports en commun par exemple ».

Parcourir ses photos de Sicile quand on manque d’étouffer sur la ligne 13, relire ses SMS dans les moments de solitude : qu’ils sont réconfortants, ces outils technologiques devenus « de véritables prolongements de notre intériorité », comme le formule la spécialiste des usages des nouvelles technologies Joëlle Menrath.

Cher journal 

Cela peut sembler évident, mais auparavant, « tout le monde ne tenait pas un journal intime, on n’enregistrait pas ses conversations téléphoniques avec ses amis, on n’avait pas ses albums photos dans la poche, rappelle Francis Jauréguiberry. C’est aussi valable pour les contacts. Regardez le nombre de noms qui constituent nos répertoires. On a aujourd’hui la possibilité de joindre l’ensemble des gens qui traversent notre vie. Cela nous rassure, on se sent moins seul. »

Des centaines de contacts, des centaines de milliers de SMS... D'ailleurs, au sujet des 2,5 Go: sachez que certains envoient les leurs à la BNF pour constituer une œuvre littéraire (l’écrivain Pierre Guyotat, en l’occurrence). D’autres les impriment dans des « recueils » de conversations pensés comme des « romans épistolaires modernes » par la start-up française MonlivreSMS. com. Preuve qu’il y a pire.

Au moment où j'achève ce papier, un petit bidouillage a delesté mon téléphone de 292 méga octets. Mais je ne vais pas vous mentir. Je compte bien continuer le système D. Celui des manchots et des sentimentaux. Celui des arbitrages un peu honteux. 
Comme toi qui as supprimé l’appli Le Monde pour garder les photos de ton chat. Je te vois.