«Il y a une fracture entre le cerveau des pays riches et celui des pays pauvres»

Propos recueillis par Mohamed Najmi

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Les scientifiques l'avait déjà démontré: le cerveau est régit par des phénomènes micro-électriques.
Les scientifiques l'avait déjà démontré: le cerveau est régit par des phénomènes micro-électriques. — DR

Le «guide du cerveau» n’est pas encore dans les librairies — il paraîtra en octobre — mais nous avons rencontré son auteur, Jean-Didier Vincent (1). Ce grand spécialiste du cerveau est membre de l’Académie des sciences et ancien directeur d'un institut de recherche du CNRS. Son prochain livre revisite l’organe central de l’homme à la manière d’un guide de voyage. Pour la rédaction de 20minutes.fr, le neurobiologiste retraité de 72 ans a accepté de faire une petite exploration...

Il y a eu des tonnes de livres sur le cerveau. Pourquoi en sortir un nouveau?
C’est vrai, les publications ne manquent pas sur le sujet. Mais l’objectif du «guide» est de rendre les choses accessibles. En France, le grand public manque de culture scientifique, et mon objectif est d’arriver à le toucher. Si les poumons, l’estomac, la rate, le foie sont assez bien connus, c’est moins vrai pour le cerveau. Il reste pour beaucoup un continent inconnu…

Un guide de voyage parle de relief et de climat. Qu’en est-il du cerveau?
Le cerveau possède ses montagnes, ses lacs, ses souterrains, ses cavités secrètes, ses marais et ses bas-fonds. C’est exactement comme une planète. D'ailleurs on utilise un vocabulaire similaire: hémisphère gauche pour le cerveau et hémisphère nord pour le globe. Les neurones baignent dans un océan salé, le liquide céphalo-rachidien. On a cartographié le cerveau avec des zones délimitées comme sur un planisphère. Un cerveau adulte pèse 1500 gr et si on le déplie, il occupera une surface de 1,70 m2. Et cette «citadelle» est devenue le centre de l’univers, il a pris la place du soleil: nous sommes «encéphalocentriques».

Cette planète est-elle inhabitée?
Non, les neurones sont ses habitants. Ils sont 100 milliards. Et pour les connaître et pouvoir les comprendre, le guide donne des éléments de décryptage. La moindre des choses quand on part dans un pays étranger est de s’informer sur le vocabulaire, les us et coutumes du pays visité. Et comme dans certains pays touristiques, il faut bien choisir son guide. J’essaie de donner des conseils pour choisir le bon psychiatre, le meilleur psychologue.

Pour la planète terre, on parle de tectonique des plaques pour expliquer le mouvement des continents. Or le cerveau semble statique. Là s’arrête la comparaison avec le globe?
Non. Pas du tout. Le cerveau a changé de géographie au cours des siècles. C’est un objet plastique. Les neurones repoussent en permanence. On peut les détruire avec certaines drogues. Un exemple: on a constaté que le cerveau des chauffeurs de taxis londoniens avait une hypertrophie de la zone qui mémorise les rues de la capitale anglaise. Le cerveau s’adapte à l’environnement dans lequel il baigne. Il reflète la réalité. Un cerveau, ça se travaille. Et l’on peut donc le développer.

Y a t il une différence d’évolution du cerveau en fonction des populations?
Oui. Par exemple, entre des personnes mal nourries et bien nourries. Entre le cerveau d’une personne qui est dans un environnement éducatif avancé et une autre appauvrie par le manque de connaissance. C’est une conséquence des différences de niveaux de vie entre un nord riche, bien nourri, et le sud de la planète beaucoup plus confronté à la misère et à la malnutrition. La conséquence à long terme est simple à comprendre: les différences seront telles qu’à un certain moment deux humanités vivront l’une à côté de l’autre. Comme il y a eu cohabitation il y a 170.000 ans entre l’Homo sapiens et l’homme de Neandertal. Et il est possible que le cerveau fort supplante le cerveau faible. Je ne parle pas de supériorité mais de sélection à long terme comme Darwin a parlé de sélection des espèces.

(1) Mercredi 27 juin, à 20 heures, Jean-Didier Vincent animera une conférence sur le vieillissement.