Privés de droits à cause des doigts

Immigration La préfecture juge illisibles les empreintes des réfugiés Soudanais et Erythréens

Manuel Pavard

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Un parking souterrain désaffecté, à deux pas du rectorat de Grenoble. Là, derrière les palissades taggées, s'entassent une trentaine de demandeurs d'asile soudanais, dans des conditions d'insalubrité totale. L'eau suinte du toit troué et inonde le sol, les ordures s'accumulent. «On n'a ni chauffage ni eau ni électricité, dénonce Yossef. Dans cette pièce de 6 ou 7 m2, ils sont dix à dormir. Et ici, les matelas sont posés sur le sable trempé. C'est froid et humide, on dort avec quatre ou cinq couvertures. C'est mauvais pour la santé mais on n'a pas le choix.» Yossef est arrivé il y a quatre mois : «J'ai fui la guerre au Darfour puis j'ai travaillé sept ans en Libye, avant de quitter le pays au début des bombardements.» Comme lui, près de 200 demandeurs d'asile de la Corne de l'Afrique, tous en provenance de Libye, sont arrivés à Grenoble en 2011. «Ce sont surtout des Soudanais (120) et des Erythréens (50), ainsi que des Ethiopiens et Somaliens, explique Olivier Thirard, de l'ADA (Accueil demandeurs d'asile). Ils ont fui Tripoli à cause de la guerre, au début forcés par la police libyenne, ensuite de peur d'être assimilés aux mercenaires à la solde de Kadhafi.»

Fraude ou doigts abîmés ?

Parvenus à Grenoble, via l'Italie ou Marseille, ces réfugiés déposent une demande d'asile. «Mais la préfecture juge leurs empreintes digitales inexploitables sur les bornes et considère donc leur demande frauduleuse, ajoute Olivier Thirard. Pourtant, on les a regardées et fait constater par Médecins du Monde, qui n'a rien trouvé d'anormal. Certains ont des cicatrices ou des lésions, ce qui est logique, car beaucoup étaient maçons ou travailleurs agricoles. Je veux bien que quelques-uns essayent de tricher mais pas les 200 !» Du côté de la préfecture, on souligne que «tout demandeur d'asile doit d'accepter que ses empreintes soient relevées, faut de quoi il place les autorités françaises dans l'incapacité d'instruire sa demande. Nous plaçons alors l'intéressé en procédure prioritaire.» L'ADA y voit elle «un prétexte pour refuser les gens venant de Libye et leur nier ainsi l'accès au dispositif d'hébergement hivernal.»