Deux vins rouges d’Alsace deviennent des grands crus, une mini-révolution ?

RECONNAISSANCE Ses blancs sont déjà célèbres, bientôt ses rouges ? L’Alsace vient de voir deux de ses vins issus du cépage Pinot noir être reconnus comme grands crus. Une première qui pourrait faire évoluer le vignoble

Thibault Gagnepain
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La colline du Kirchberg, à Barr (Bas-Rhin), où sont cultivés des vins de grand crû. Blancs et rouges.
La colline du Kirchberg, à Barr (Bas-Rhin), où sont cultivés des vins de grand crû. Blancs et rouges. — Domaine Vincent Stoeffler
  • Grande nouveauté en Alsace : les grands crus existent maintenant en rouge. Précisément deux vins : du Kirchberg, à Barr, et du Hengst, à Wintzenheim.
  • Il s’agit d’une petite révolution pour ce vignoble largement connu pour ses blancs.
  • Et si cette reconnaissance nouvelle des rouges alsaciens changeait justement le vignoble ?

Qui a dit qu’il n’y avait que des excellents vins blancs en Alsace ? Depuis le 13 mai et leur inscription au Journal officiel, deux rouges de la région peuvent désormais être étiquetés comme grands crus. Précisément dans les zones déjà classées du Kirchberg, à Barr ( Bas-Rhin), et du Hengst, à Wintzenheim ( Haut-Rhin). Une petite révolution pour ce vignoble. 20 Minutes vous explique pourquoi.

Qu’est-ce que ça change concrètement ?

Attention à l’erreur : l’Alsace possède toujours 51 grands crus depuis l’ajout du Kaefferkopf en 2007. Seulement, dans deux de ces terroirs si particuliers, deux rouges pourront désormais être considérés comme des vins d’exception. « C’est surtout une clarification », lance Vincent Stoeffler, président du syndicat viticole de Barr. Lui vinifiait à part depuis des années ses pinots noirs plantés sur le Kirchberg. Sans avoir le droit de vendre sa production en tant que grand cru, contrairement aux Riesling et autres Pinots Gris des rangs voisins… « Sur la bouteille, il était écrit cuvée XXC », s’amuse le vigneron, sans donner de signification précise du sigle. Chez Stentz-Buecher, c’était le même souci. « Nous, on mettait Pinot Noir H », avoue Céline Stentz, également ravie de cette simplification à venir à partir du millésime 2022, celui qui se sera vendangé cet été. « Tout notre travail depuis plusieurs années est enfin reconnu », apprécie-t-elle encore à propos un combat de longue date.

Pourquoi cela arrive-t-il seulement maintenant ?

L’Association des viticulteurs d’Alsace (AVA) estime que le dossier remonte « au début des années 2000 ». Soit plus de vingt ans pour que ces grands crus soient, enfin, étendus au rouge. « Mais il faut un certain temps pour persuader l’Institut national de l’origine et de la qualité [Inao] », explique-t-on à l’AVA. La preuve, un autre terroir engagé dans la même démarche a été retoqué pour l’instant : le Vorbourg, à Rouffach. « La décision a été mise en attente, il y avait trop d’hétérogénéité dans les dégustations. Mais on espère que ce sera validé dans quelques années. » Le temps que tous les vignerons en mesure de produire ce fameux rouge respectent un cahier des charges précis, notamment en termes de rendement, limité à 40 hectolitres par hectare contre 60 pour un vin d'Alsace classique.

Le prix va-t-il changer ?

Que ce soit chez Stentz-Buecher ou Vincent Stoeffler, on assure que non. « Les collègues ou moi positionnions déjà ce Pinot noir comme un grand cru », détaille le dernier nommé, qui vend la bouteille 29 euros. Le Hengst rouge se trouve lui à 45 euros. Là encore, il y en a très peu. Le grand cru comprend 53 hectares, contre 40 hectares pour le Kirchberg. Et à l’intérieur de ces petites parcelles privilégiées par l’ensoleillement, « environ 10 % » sont plantées en rouge, d’après l’AVA. « Les clients sont déjà demandeurs. Beaucoup ne viennent même que pour ça », assure Céline Stentz.

Chez Stentz-Buecher, on va maintenant pouvoir renommer la « cuvée H » en « Hengst grand crû ».
Chez Stentz-Buecher, on va maintenant pouvoir renommer la « cuvée H » en « Hengst grand crû ». - Domaine Stentz-Buecher

L’Alsace va-t-elle se mettre sérieusement au rouge ?

Aujourd’hui, seulement 10 % du vignoble de la région est planté en pinot noir. Le blanc, via ses six cépages majeurs (Riesling, Sylvaner, Muscat, Gewurztraminer, Pinot Gris, Pinot Blanc) est largement majoritaire. Une question d’histoire mais aussi de climat. Et demain ? Le changement climatique pourrait justement doucement changer la donne. « En trente ans, on a plus de trois semaines d’avance sur les dates de vendange », souligne Céline Stentz.

Notre dossier Vin

Elle met également en avant un autre argument en faveur du développement des rouges : l’ouverture d’esprit de la nouvelle génération de vignerons alsaciens. « Beaucoup ont fait leurs études ailleurs, vu autre chose et ont su faire évoluer leurs techniques de vinifications. Aujourd’hui, ils savent aussi faire des excellents Pinots noirs. » La reconnaissance nouvelle des deux grands crus l’atteste. Et pourrait susciter des vocations chez de nombreux producteurs… « La graine a germé et demande maintenant à fleurir », image-t-on à l’Association des viticulteurs d’Alsace.