«La modification de l'espace rural est le premier facteur de mortalité des abeilles»

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Interview de Philippe Lecompte, apiculteur bio en Champagne et président de l'ADA EST (association des apiculteurs de l'Est).

Confirmez-vous la thèse du bimestriel Valeurs Vertes, qui dédouane le rôle des pesticides dans la mortalité des abeilles ?

Pour dédouaner les pesticides, il faut être un écotoxicologue. Moi, je me contente d’êre apiculteur et de décrire ce que je vois. Les pesticides sont loin d’être le seul facteur. Cette année, le climat a particulièrement joué puisque l’hiver a été très long. Mais là encore, il ne s’agit que d’un paramètre.

Alors selon vous, quelles sont les principales causes du déclin des colonies d’abeilles ?

Il y a trois éléments majeurs : la pathologie du Verroa destructor, un parasite venu d’Extrême-Orient, l’apparition en Europe de la variante asiatique de la nosémose (nosema apis) et de la nosema ceranae, un parasite découvert en Espagne fin 2005, et surtout la modification par la l’homme du milieu et de l’habitat naturels des abeilles.

C'est-à-dire ?

Depuis la réforme de la PAC en 1992, les agriculteurs sont obligés de cultiver toute la surface de l’exploitation. Cette logique de maximalisation de l’occupation de l’espace rural a détruit les bordures forestières en lisière des champs, très prisées par les abeilles. Afin de respecter au mètre près le nombre d’hectares à cultiver – pour percevoir leurs subventions–, les agriculteurs doivent couper les branches et les plantes qui dépassent sur leurs parcelles. Or, ces zones de rencontre entre deux milieux (forêt et champ) sont habituellement très fournies en plantes polinifères (qui contiennent du pollen riche en protéines et lipo-protéines) et nectarifères (qui contiennent du nectar d’où est issu le miel).
Il en va de même pour les bordures des routes, habituellement riches en plantes visitées par les abeilles. Le passage de la tondeuse de la DDE coupe une partie de ces ressources alimentaires. C’est donc toute la collectivité, par le truchement des technocrates de Bruxelles et de Paris, qui est responsable de la disparition de ces ressources et nous serions en droit de lui demander de les remplacer.

La situation des apiculteurs en France est donc particulièrement difficile ?

Oui. En France et en Europe, l’apiculture est devenue une activité où seuls les apiculteurs ayant une bonne technicité peuvent produire du miel. Mais la situation sanitaire n’est pas la seule responsable. La mondialisation est aussi en cause. Dans les années 1970, la France n’importait que 1500 tonnes de miel. Aujourd’hui, elle en achète 17 000. Si elle le voulait, la grande distribution pourrait se passer du miel français. Les seuls producteurs qui s’en sortent sont ceux qui misent sur des miels exclusivement produits dans l’hexagone, comme le miel de lavande, ou qui ont un label, comme AB.

Propos recueillis par Catherine Fournier