Michel Drouin : « Dreyfus comme les accusés d'Outreau... »

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Interview de Michel Drouin, historien (CNRS), auteur d'Alfred Dreyfus, de A à Z, chez Flammarion, février 2006.

Comment expliquez-vous que tant d'hommages soient rendus à cet homme ?

Sa réhabilitation est une date essentielle de l'histoire de France. C'est la conclusion d'une affaire d'Etat, qui croise nos préoccupations actuelles. A l'époque, la séparation des pouvoirs a été maintenue. Les magistrats ont donné une leçon aux tribunaux d'aujourd'hui en cassant le procès de Rennes le 12 juillet 1906. Ils n'ont pas plié, malgré la raison d'Etat, la pression du gouvernement, des journaux et du peuple.

Peut-on tirer aujourd'hui un enseignement de l'affaire Dreyfus, un siècle après ?

La grande leçon de cette affaire, c'est qu'en démocratie, il faut se comporter en citoyen autonome et responsable. Assumer sa propre défense, plutôt que de faire confiance au curé, au marquis ou aux élites. Et surtout, ne jamais désespérer de la justice de la République. Dreyfus comme les accusés d'Outreau ont fini par obtenir gain de cause.

Quelle leçon tirer de l'attitude adoptée par Dreyfus lui-même ?

En criant « Vive la République, vive la France », il s'est comporté en patriote laïque, en citoyen. Il a dépassé son appartenance à la communauté juive, qu'il ne revendiquait pas d'ailleurs. Il a fait de son cas une affaire nationale, répondant ainsi aux apôtres du communautarisme. Il a montré que la République s'occupe de n'importe quel persécuté.

Etiez-vous favorable à son transfert au Panthéon ?

Non. Ce n'est ni dans son caractère ni dans celui de sa famille. Sa tombe est modeste. Et à mes yeux, il est « panthéonisé » pour l'éternité : le Zola qui repose au Panthéon n'est pas celui des Rougon-Macquart, mais bien le Zola de J'accuse.

Recueilli par Laure de Charette

La cérémonie nationale, présidée par Jacques Chirac, a lieu aujourd'hui à l'Ecole militaire, à Paris, là où le capitaine Dreyfus, injustement accusé de trahison, avait été dégradé en 1895 devant 20 000 Parisiens. L'Elysée a préféré un hommage solennel à une « panthéonisation ». Par ailleurs, une fondation doit être officiellement lancée aujourd'hui à Mulhouse, sa ville natale. Son inauguration est prévue en juin 2008.