Serge July, le "père" de Libération

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Serge July, 63 ans, incarnait depuis 33 ans le quotidien de gauche co-fondé en 1973 par le philosophe Jean-Paul Sartre.
Ancien maoïste devenu patron et grande figure de la presse (on le surnommait Citizen July), Serge July, accent faubourien, mèche noire, lunettes, tee-shirt sous la veste, disait récemment: "J'ai une vie avant Libération avec des engagements révolutionnaires. Je ne les ai plus. Mais je suis resté radical quant à l'approfondissement de notre démocratie".
Il est né le 27 décembre 1942 à Paris. Son père est polytechnicien. Etudes d'histoire et de sociologie. Militant de l'Unef, il en devient vice-président en 1965. En 68, il se tourne vers le mouvement du 22 mars, né à Nanterre avec Daniel Cohn-Bendit.
Après mai 1968, il appartient à la Gauche prolétarienne au côté de Benny Lévy. Il écrit "Vers la guerre civile" (1969) avec Alain Geismar et Erlyne Morane.
Le 22 mai 1973, Libé sort en kiosques. Sartre est directeur de publication, July, rédacteur en chef. A l'origine porte-parole des luttes et mouvements sociaux, le journal sera le décrypteur de nombreux phénomènes de société.
Depuis 1981, directeur de la publication, il se définit comme "plutôt entraîneur et sélectionneur". En janvier 1993, il frôle la mort dans un accident de voiture. Se considérant comme un "miraculé", il dit avoir vécu "l'intense bonheur de se sentir vivant". Père d'un fils, il a deux filles d'une seconde union.
La diffusion du quotidien atteint un record le 22 avril 2002, au lendemain du premier tour de l'élection présidentielle. Le numéro, avec le portrait de Jean-Marie Le Pen barré d'un énorme "Non", se vend à plus de 700.000 exemplaires.
Brillant éditorialiste, cet animal politique, capable de retourner une salle, est connu du public sur Europe 1, TF1 et France 3. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment des entretiens avec Alain Juppé, "Entre quatre z'yeux" et "Les années Mitterrand", homme qu'il admirait. Amateur de peinture, il a écrit sur le peintre Gérard Fromanger.
Son bureau vitré se trouvait au milieu de la rédaction, dans un immeuble proche de la place de la République, ancien parking réaménagé. Lorsque l'actualité était chaude en politique, il donnait volontiers son point de vue : "J'ai rencontré Untel, il m'a dit..." Durant l'affaire Florence Aubenas, il se dépense sans compter pour la journaliste de Libé enlevée en Irak, se déplace à Bagdad.
Un éditorial virulent contre les partisans du +non+ après le rejet par référendum de la Constitution européenne en mai 2005 avait suscité des remous jusqu'au sein du quotidien.
A la fin 2005, le quotidien est absent des kiosques pendant quatre jours. C'est la première fois que le journal fait face à une grève aussi longue. Le personnel s'oppose à un plan de restructuration visant à faire 4 millions d'euros d'économies. 56 personnes quittent finalement le journal avec un plan de départs volontaires.
Coincé entre son actionnaire de référence Edouard de Rothschild qu'il a fait venir en 2005 et le personnel du journal qui détient 18,45% du capital, Serge July se voyait reprocher d'avoir tardé sur une relance du journal depuis l'entrée d'Edouard de Rothschild. Dans un contexte de crise de la presse quotidienne payante, les ventes du journal s'érodent régulièrement de 9,8% en 2004-2005 à 134.593 exemplaires.
"Ici à Libé, on ne peut s'empêcher de tuer le père. C'est presque psychanalytique", remarquait durant la grève un syndicaliste pour qui "la génération des journalistes de 30-35 ans est fascinée par le personnage mais voudrait un Libé plus à gauche et lui reproche 1995 où on avait fait +Juppé l'audace+".