Sursis, privation de droits, prison ferme : quatre jeunes témoignent

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Walid, 19 ans
Lycéen, en terminale STT à Paris. Candidat au bac.

Politisé. « Dans ma tête, jamais je ne me serais vu en prison », avoue Walid, condamné pour les mêmes faits que Gabriel à dix mois de prison, dont deux ferme. D'une voix calme, « parce que ça sert à rien de s'énerver », ce jeune homme raconte son incarcération à Fleury-Mérogis. « Passer vingt-deux heures par jour en cellule, c'était très dur. En promenade, je côtoyais des braqueurs, des tueurs, des violeurs, j'ai même vu Charles Pieri [ancien chef du FLNC]. » Derrière les barreaux, il reçoit beaucoup de lettres d'inconnus ou de copains. « Les lire, ça me donnait l'impression de m'évader. » Lui décide d'écrire à son père pour lui demander de ne pas venir le voir, ne voulant pas se sentir « encore plus mal ». Au cours des quarante jours passés derrière les barreaux, il révise, suit des cours d'anglais, d'histoire, de philo avec d'autres détenus, trois jours par semaine. « Cette expérience, c'est un mauvais tunnel dans ma vie », confie-t-il, avant de lancer : « Quand je suis sorti, je ne voyais que des belles filles dans la rue ! » Après son bac, il compte rejoindre le Mouvement des jeunes socialistes.

Gabriel, 19 ans
Lycéen, en 1re STG à Paris. Candidat au bac français.

Ecoeuré. « Je suis limite dégoûté du pays », lance Gabriel, condamné à huit mois de prison avec sursis pour dégradation et agression. Lui affirme qu'il aurait juste « poussé une poubelle dans le feu » devant son lycée, et « vu quelqu'un d'autre lancer un oeuf sur le proviseur ». Jugé en comparution immédiate à 3 h du matin, ce grand gaillard reconnaît avoir connu un « énorme stress ». Il revoit encore ses parents « flipper de [le] voir emmener en prison ». Les mains dans les poches de son jean, Gabriel, qui se dit « calme et jamais agressif », n'a pas vraiment la gueule de l'emploi. Il vient d'apprendre qu'il était renvoyé de son lycée, après un conseil de discipline qu'il qualifie de « tribunal stalinien ». « Pourtant, j'avais déjà été jugé ! C'est comme une double peine. » Depuis le début, aucun de ses copains de classe ne s'est manifesté pour le soutenir. Aujourd'hui, Gabriel se sent « plus méfiant avec tout le monde ». « Je n'irai plus aux manifs. Mais je suis prêt à faire entendre à nouveau ma voix, plus calmement. Et si ça chauffe, je rentre chez moi. » Avant de lâcher, évasif : « Tout ça pour une poubelle... »

Martin*, 20 ans
Employé dans une agence immobilière à Paris, candidat libre au bac littéraire.

Désabusé. « Pour moi, les manifs, c'est fini. Je vais éviter de me frotter de trop près à la police et à la justice », avoue Martin, condamné à quatre mois de prison avec sursis. Féru de photos et de vidéos, il dit s'être retrouvé encerclé par la brigade anticriminalité et s'être fait frapper à coups de matraques, alors qu'il filmait une manifestation « vachement sympa », le soir de l'intervention télévisée de Jacques Chirac. « On m'a accusé de violences sur agents, c'était absurde. Alors, jusqu'au jugement, j'étais sûr de moi », confie-t-il, le regard bleu et franc. « Mais là, avoir un casier judiciaire à 20 ans, c'est hyper grave. » De ce « cercle vicieux » dans lequel il s'est retrouvé « lancé », il retient surtout les heures passées au dépôt de Paris, « un endroit glauque, qui pue la mort ». « Je me demandais ce que je foutais là, au milieu de ces types bizarres ou en larmes. Et puis j'étais toujours dans les vapes, sérieusement amoché », se souvient-il, en montrant sa cicatrice sur le crâne. Pas engagé politiquement, il rêve de devenir architecte d'intérieur. « Mais aujourd'hui, j'ai une barrière en travers de ma route ».

Julien*, 20 ans
Etudiant en deuxième année d'histoire et de lettres à l'université de Rennes-II.

Radicalisé. « Je voulais devenir prof, mais avec cette peine qui me poursuivra à vie, c'est foutu », lâche cet étudiant, qui se fait appeler Julien, condamné à 105 heures de travaux d'intérêt général assortis d'une privation de ses droits civiques et familiaux pendant deux ans. Ce jeune militant Unef s'est fait arrêter à Rennes le 23 mars, en marge d'échauffourées auxquelles il dit ne pas avoir participé. Accusé de jets de pierre sur les forces de l'ordre, il raconte les humiliations subies en garde à vue, la comparution immédiate, et le jugement qui tombe : plus le droit de voter ou de se marier... « Je trouve cette peine triste et nulle. Ne pas pouvoir voter pour la présidentielle, ça me fait mal. » Cette condamnation l'a radicalisé dans sa volonté de s'investir dans son syndicat, voire en politique. « Et puis je compte bien aller aux prochaines manifs, je les laisserai pas gagner là-dessus. » Volontiers cynique, « amer aussi », il avoue avoir fait le vide autour de lui, « à force de m'embrouiller avec les copains qui n'ont pas vécu ça, ou qui cautionnent la politique de Sarkozy ». Sa seule consolation ? Avoir appris beaucoup de choses « sur moi et sur le système ».

L. de C.