DSK: "Le véritable problème est celui de l'insertion des immigrés"

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Dominique Strauss-Kahn, candidat à l'investiture socialiste pour la présidentielle, a affirmé dimanche qu'il "faut que la gauche soit capable de répondre à la question centrale qui est celle des Français aujourd'hui et qui est la précarité, l'emploi, le pouvoir d'achat".
Dominique Strauss-Kahn, candidat à l'investiture socialiste pour la présidentielle, a affirmé dimanche qu'il "faut que la gauche soit capable de répondre à la question centrale qui est celle des Français aujourd'hui et qui est la précarité, l'emploi, le pouvoir d'achat". — Denis Charlet AFP

 28 février 2006

Nicolas Sarkozy veut faire voter une nouvelle loi sur l’immigration, après celle de novembre 2003. Deux lois sur ce sujet dans une même mandature, c’est du jamais vu.
Pourtant, le vrai problème n’est pas celui de l’immigration : celle-ci est à peu près correctement régulée en France. Le véritable problème est celui de l’insertion dans la société française des populations immigrées ou d’origine immigrée.
Le premier point peut surprendre. En France, le problème de l’immigration ne serait pas majeur ? Non, sauf sur deux questions particulières sur lesquelles je reviendrai. Mais globalement, l’immigration nouvelle exerce une pression modérée. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder ce qui se passe aux Etats-Unis, en Espagne ou en Italie : on y trouve des milliers d’immigrés clandestins que les gouvernements se sentent in fine obligés de régulariser en masse. Rien de tel en France. Depuis la loi RESEDA votée par la gauche en 1997, nos flux d’immigration sont sous contrôle. L’immigration légale se situe autour de 120 000 personnes par an, ce qui est très raisonnable en terme de démographiques : en raison du vieillissement de la population française, nous avons besoin de près de 150 000 entrées par an.
Demeure bien sûr l’immigration illégale. On ne peut évidemment pas la juguler totalement. C’est pourquoi il est vrai qu’on ne peut pas tenir d’ « immigration zéro », comme le reconnaît lui-même le ministre de l’Intérieur. Mais dans ces conditions, on ne peut pas non plus tenir un seuil supérieur, quel qu’il soit. En ce sens, l’immigration « choisie » est un leurre caché derrière une formule fleurie. Quoi qu’il en soit, cette immigration illégale est aujourd’hui limitée lorsqu’on la rapporte aux 80 millions d’étrangers qui entrent chaque année sur notre territoire. Nous possédons par ailleurs depuis 1997 un mécanisme de régularisation permanente des immigrants irréguliers, après dix ans de séjour. C’est un système juste : comme tous les délits, il définit une durée de prescription. C’est un système apaisant : il permet une régularisation « discrète », loin des tensions politiques. C’est un système efficace : il évite les « appels d’air » que provoquent les régularisations de masse.
Le projet du ministre de l’Intérieur semble vouloir supprimer ce mécanisme. Ce serait une erreur. La France accorde aujourd’hui 20 000 régularisations individuelles par an. Cette procédure se déroule sans problème majeur et elle est de loin préférable à une accumulation de centaines de milliers de clandestins conduisant, au bout du compte, à une régularisation de masse.
Finalement, en matière de flux d’immigrants, il faut principalement régler deux problèmes. Le premier concerne tout particulièrement l’agriculture méditerranéenne. Il s’agit des travailleurs saisonniers. C’est là un problème important, mais dont le caractère essentiellement technique ne justifie pas une loi.
Le second touche aux travailleurs très qualifiés. Les hautes qualifications font l’objet d’une compétition féroce sur le marché mondial. Pourtant, la France continue de fermer ses portes aux étrangers qualifiés, du Sud comme du Nord. Cette attitude a de vieilles racines historiques et corporatistes dont le droit actuel porte l’héritage. Ainsi, en arguant d’une situation de l’emploi dégradée, l’administration peut repousser de manière quasi systématique les demandes de recrutement de travailleurs étrangers déposées par les entreprises : il y a trop de chômage en France, donc one ne recrute pas d’étrangers. Pire encore : il est très difficile pour un étudiant étranger diplômé d’une université française d’obtenir un titre de séjour, et ce même s’il dispose d’une offre d’emploi d’une entreprise. C’est la contraire qu’il faut faire : nous devons attirer les meilleurs cerveaux si nous voulons réussir notre mutation vers l’économie de la connaissance. Cette situation absurde doit être modifiée, dans l’esprit de ce qui a été fait pour le secteur de l’informatique dès 1998 et qui a bien réussi. Ce n’est pas très compliqué.
Attirer les étrangers les plus qualifiés pour qu’ils viennent travailler en France est une bonne chose. Cela ne veut pas dire qu’il faille considérer que les autres immigrés sont « subis » ! Aujourd’hui, pour l’essentiel, l’immigration vers la France concerne les mariages et le regroupement familial. Si votre enfant souhaite se marier avec une Brésilienne et vivre en France, est-il légitime de l’en empêcher ? Est-il anormal qu’un Marocain qui travaille légalement veuille vivre en France avec sa femme et ses enfants ? Non ! Ce sont des conditions élémentaires de la dignité humaine que tout Etat de droit doit respecter.
Il y aurait des abus ? Certes ! Il faut faire respecter la loi, pas la changer. Prenons l’exemple le plus sensible : la polygamie. Elle est interdite en France. Pas la peine de durcir la loi. Il faut en revanche la faire respecter. Une responsabilité qui incombe justement au ministre de l’Intérieur. S’en acquitte-t-il ?
Non, fondamentalement, le problème n’est pas principalement l’immigration : c’est l’insertion dans la société de nombreuses personnes souvent françaises et souvent jeunes qui, la plupart du temps, vivent dans les banlieues. Ces jeunes sont certes issus, pour l’essentiel, de l’immigration. Mais ils sont français. Français de la deuxième, voire de la troisième génération. Tous ceux qui disent à leur encontre : « retournez chez vous si vous n’aimez pas la France » tiennent un discours de haine, dangereux et irresponsable.
Au demeurant, les jeunes Français des banlieues dont la famille est française depuis longtemps posent les mêmes difficultés d’intégration. Ils ont la même relation conflictuelle avec la république : lors des émeutes de novembres, il y avait autant de casseurs « blancs » en cagoules que de jeunes Maghrébins ou noirs. Et la République les rejette de la même manière : difficile de trouver un travail lorsque son curriculum vitae indique une adresse à Vaulx-en-Velin, difficile de réussir son entretien d’embauche lorsqu’on parle le français des banlieues.
Revenir sur l’immigration, c’est vouloir volontairement recréer une tension politique sur un sujet en voie de pacification : c’est organiser le désordre pour prétendre rétablir l’ordre. C’est prendre le risque d’embraser la République.

Dimanche 25 juin

Le programme de la journée s’annonce festif et militant. Cette année encore, je participe avec Anne à la Marche des Fiertés lesbiennes, gay, bi et trans (LGBT), plus connue du grand public sous son ancien nom de Gay Pride. Le thème de cette marche – « Couples et parentalité, l’égalité maintenant » - rappelle la revendication centrales des homosexuels : vivre libres et égaux en droits dans la patrie de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Je crois avoir été l’un des premiers à prendre position en faveur du mariage d’individus de même sexe. L’un des premiers aussi à se prononcer en faveur de l’adoption par les homosexuels, seuls ou en couple. Le Parti socialiste, d’abord réticent, m’a désormais rejoint. Je m’en réjouis. C’est un débat essentiel, de ceux qui engagent avec passion. D’un côté, des convictions tranchées, de l’autre, des doutes profonds. Peu de sujets mobilisent à ce point nos valeurs et notre conception de la société. Je défends ma vision de ce que doit être une société libérée de ses peurs, de ses préjugés et autres idées reçues. La France est aujourd’hui en retard : regardons l’Espagne, d’où nous vient l’exemple de l’audace !
J’ai bien conscience que certains de mes concitoyens sont encore réticents à entendre parler de mariage ou d’adoption pour les homosexuels. Mais c’est là que la politique prend tout son sens : définir en responsabilité où se situe l’intérêt général et confronter inlassablement les idées. Débattre, pour convaincre l’opinion et vaincre les conservatismes. Aurions-nous aboli la peine de mort en 1981, aurions-nous voté le Pacs en 1999 ? Je me souviens des débats sur le Pacs. Qui, parmi les députés de droite en verve lors de ces séances nocturnes à l’Assemblée, oserait aujourd’hui tenir ses propos d’alors ? La société bouge, les mentalités évoluent. Les politiques ne bougent pas assez vite. Peut-être est-ce une des raisons de la méfiance des Français à l’égard de leurs élus.
Ma conviction est faite : il faut ouvrir le mariage et l’adoption aux individus de même sexe. La France ne peut pas, ne doit pas laisser discriminer ses propres enfants en raison de leur orientation sexuelle. Rien ne justifie une telle atteinte aux principes fondamentaux d’égalité et de justice. Les personnes LGBT souhaitent que les discriminations qui les atteignent – et nous avec elles -, stigmates d’un temps révolu, soient définitivement effacées. C’est le sens de ma présence ici, aux côtés des associations. Nous sommes réunis dans un seul mouvement, une seule dynamique : des droits et des devoirs égaux dans la dignité. Car c’est bien là le comble. Certains cherchent à stigmatiser les homosexuels en les taxant de communautarisme alors même que, par cette marche et ses revendications, ils expriment la soif d’une citoyenneté pleine et entière.
Sur le fond et s’agissant du mariage, on objecte souvent que son lien avec la filiation est si intime que réformer l’un, c’est ouvrir la voie à la réforme de l’autre. Notons que ces deux éléments sont désormais considérablement dissociés : plus de 50% des naissances se produisent hors mariage. Le mariage n’est pas non plus synonyme de procréation, a fortiori lorsqu’il s’agit de mariage et de familles recomposées ! Le mariage aujourd’hui, c’est deux choses : une déclaration d’amour solennelle entre deux personnes et un contrat visant à doter les conjoints d’un cadre juridique en matière civile et patrimoniale. Je ne vois dès lors aucune raison de réserver l’accès au mariage aux seuls hétérosexuels.
S’agissant de l’homoparentalité, celle-ci constitue une réalité que nous ne pouvons ignorer. Il nous faut non seulement reconnaître l’existence de ces familles mais aussi les considérer avec dignité et humanité. Je pense notamment à la question qui se pose lorsque l’un des membres d’un couple homoparental décède ou que le couple se sépare. Quel est le lien qui unit les enfants à leurs parents ? Il nous faut repenser notre droit de la famille afin de garantir à ces personnes la protection de la loi à laquelle elles ont droit.
Quant à l’adoption par les homosexuels, c’est un débat sensible s’il en est. Les études scientifiques confirment que l’orientation sexuelle n’est pas un facteur de définition de ce qu’est un bon ou un mauvais parent, un bon ou un mauvais contexte familial. Ces études ont démontré que l’homoparentalité pouvait constituer aussi, à côté de formes plus traditionnelles de famille, un cadre d’épanouissement des enfants. Ce qui compte en définitive, c’est le bonheur des enfants, la capacité d’un homme, d’une femme, d’un couple, à apporter de l’amour et un équilibre affectif et social. Et puis il faut sortir de l’hypocrisie. La loi autorise l’adoption par les célibataires sans que leur soit demandée leur orientation sexuelle. Pourquoi, dès lors, le fait de dire que l’on vit en couple, marié qui plus est, devrait-il être une cause de refus ?
Car au-delà des aspects juridiques, c’est bien la représentation sociale des homosexuels qui est en question. Ces parents – ou ceux qui aspirent à le devenir – disposent comme tout un chacun des qualités et des défauts partagés par l’humanité entière. Dire qu’il faut protéger les enfants est non seulement une évidence, mais résonne aussi comme un affront à l’endroit de ces parents responsables dont c’est la préoccupation quotidienne.
Dans cette foule compacte et bigarrée, je croise Martine Gross, auteure de nombreux ouvrages sur l’homoparetnalité. Cette rencontre se déroule près du « petit train de l’APGL » (Association des parents et futurs parents gays et lesbiens). En fond sonore, une petite comptine chantée par les enfants de l’association vient se superposer à la musique disco et house qui envahit les rue de Montparnasse. Parfois, la foule s’arrête, attendrie comme moi par ces enfants et leurs parents. On se demande à les regarder comment, au nom du socialisme émancipateur et du souci permanent d’égalité et de justice, ne pas soutenir plus encore ces combats. Je confirma alors à Martine mon engagement : je préfacerai son livre, Fonder une famille homoparetnale.
L’Espagne de Zapatero a adopté une loi en ce sens. En France, l’idée progresse. Pourrions-nous bientôt la mettre en œuvre ? Je suis heureux et fier d’avoir, modestement, à ma place, contribué à faire évoluer les mentalités sur ce sujet. C’est le rôle du responsable politique. En tout cas, c’est l’idée que je m’en fais.

365 jours, de Dominique Strauss-Kahn © 2006, Grasset & Fasquelle