«Filmer quelqu'un qui se fait tabasser, c'est un kiff»

©2006 20 minutes

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Mercredi après-midi, au pied des tours de la cité du Val Fourré, à Mantes-la-Jolie (Yvelines). Une bande d'une dizaine de jeunes discute tranquillement au soleil. A chaque arrivée d'un nouveau compère, ils se saluent poliment. Ont-ils eu entre les mains la vidéo où l'on voit la jeune enseignante être rouée de coups, tomber par terre, puis s'enfuir en courant ? « Bien sûr », répondent-ils en choeur, le sourire aux lèvres. Depuis lundi, ils se refilent même la séquence d'une vingtaine de secondes, d'un portable à l'autre. Ils la commentent et la regardent en boucle.

Loin d'être des délinquants, ces collégiens et lycéens qui fréquentent pour la plupart le même établissement que l'agresseur sont donc eux aussi des « happy slappers ». Filmer une personne en train de se faire tabasser, « c'est un nouveau petit délire », explique l'un deux, « c'est la mode », « un kiff » reprennent tous azimuts ses copains. « Comme ça, ça reste dans les annales, ça fait une preuve que tu l'as vraiment frappé », explique tout bonnement Ahmed. Un grand adolescent dégingandé qui vient de rejoindre le groupe, la casquette vissée de travers, s'enflamme : « Celui qui a filmé l'agression de lundi, il a le scoop, lui ! » Snoop, visiblement le leader du groupe, explique que l'enregistrement n'est pas forcément prémédité, « c'est le réflexe, dès qu'il se passe un truc, tu filmes avec ton portable ». L'important, c'est que la vidéo soit à la fois choquante et distrayante. Il exhibe un film qu'il stocke jalousement sur son portable. Cette fois, on y voit un élève se jeter sur son professeur pour lui baisser son pantalon et son caleçon, en plein cours. La bande s'esclaffe. « On fait comme “Jackass” en Angleterre. Les images, c'est juste pour le plaisir, on s'en fiche de savoir qui a filmé », précise Ahmed. Seul un des garçons murmure qu'en filmant l'agression de Porcheville, son copain a « quand même foutu dans le pétrin » le coupable présumé, mis en examen hier pour violences volontaires. Mais les autres ne relèvent pas. « Filmer une bagarre, c'est pas grave dans le quartier, enchaîne Snoop. Si c'était un flic en train de se faire taper, on dirait carrément que c'est bien joué. Bon, là, c'était une prof... »

Laure de Charette