Denis Robert : «La vraie affaire Clearstream, ce n'est pas le corbeau »

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Interview de Denis Robert, journaliste et écrivain

L'enquête sur le corbeau prend une nouvelle dimension avec les dernières perquisitions...

Les juges ont sans doute des éléments tangibles et nouveaux qui les amènent à perquisitionner à ce niveau. Ils profitent, je crois, des tensions politiques actuelles. Je comprends leurs efforts car il faut faire la lumière sur ce type de manipulation, mais il faut également distinguer ce qui est vrai et faux dans ce que dit le corbeau.

Selon vous, il y a du vrai ?

L'existence de « comptes jumelés » chez Clearstream, évoquée par le corbeau, est une découverte aujourd'hui avérée. Ceux-ci permettent à un client de la firme, une banque ou même un particulier, d'ouvrir des comptes bis à l'étranger via Clearstream. Cela produit encore plus d'opacité. Mais dans ces lettres, il y a beaucoup de noms de personnalités dont il est plus que probable qu'elles n'aient jamais eu de comptes à Luxembourg.

Où siège l'éventuelle « manipulation » ?

Dans l'ajout de noms de personnalités. Le ou les corbeaux règlent des comptes ou noient cette affaire sous un déluge d'invraisemblances. La vraie affaire, ce n'est pas le corbeau, mais un réseau informatique pouvant dissimuler d'importantes opérations financières et les effacer. Si Clearstream est la banque des banques, il s'agit de l'« affaire des affaires ». Il suffit de regarder ses clients : des oligarques russes, Rivunion, la banque noire d'Elf et des milliers d'officines inscrites dans les paradis fiscaux. Le dossier est opaque, mais on suit désormais son évolution au jour le jour dans les médias. Ces fuites servent à ceux qui veulent faire monter la pression. L'affaire va être d'autant plus compliquée à juger qu'un des principaux plaignants est ministre de l'Intérieur. C'est du jamais vu.

Que sait-on du corbeau ?

On ferait mieux, selon moi, de parler des corbeaux. Ils ont visiblement lu mes livres, je retrouve des similitudes, des numéros de compte. Au-delà des hommes politiques, le secteur de l'armement est visé, les services secrets, des milieux très dépendants du politique. Dans ce dossier, je crois plus aux livres qu'à la justice qui, au-delà de l'instruction, va devenir très politique, même avec des juges de bonne foi.

Un non-lieu sur l'enquête sur le fonctionnement de Clearstream a été rendu au Luxembourg...

Dans cette « démocratie bancaire », il a été impossible aux magistrats luxembourgeois de s'attaquer au fond du problème. La justice ne dit pas que ce que j'ai écrit est faux, mais que les affaires dénoncées sont frappées de prescription. Par ailleurs, il n'y a jamais eu de perquisitions dans les normes chez Clearstream, la justice ne m'a jamais entendu et a refusé mes documents. Aujourd'hui, l'ancien PDG est toujours mis en examen, des charges très lourdes pèsent contre lui mais un non-lieu général se profile.

Aucun levier juridique n'a été soulevé en France ?

Non, l'Etat luxembourgeois est souverain. Il y aurait pu avoir une enquête de la Commission européenne. Des eurodéputés ont essayé, mais Bruxelles a refusé via son commissaire Bolkestein, que l'on retrouve dans les conseils d'administration de sociétés ayant des comptes chez Clearstream. Cette question n'intéresse pas les politiques, le pouvoir des banquiers reste très protégé.

Recueilli par Arnaud Sagnard

Le blog de Denis Robert : ladominationdumonde.blogspot.com