« Me fondre dans la masse sans être étiqueté SDF »

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Salarié le jour, SDF la nuit

Thierry, 33 ans, d'origine bretonne, travaille chaque mercredi depuis quatre mois comme agent administratif intérimaire au ministère des Affaires sociales

Mais le soir venu, il rejoint un centre d'hébergement Emmaüs, où pour 1,50 e symbolique, il partage une petite chambre avec un inconnu

Toutes les deux semaines, il doit plier bagage et se mettre en quête d'un autre centre, comme l'exige le règlement

« J'ai fait quinze foyers à Paris, explique-t-il, et ça fait trois ans que ça dure

» Pourtant, depuis un an, il paie ses impôts, est inscrit à la Sécurité sociale et peut présenter une fiche de paie

Mais faute de caution et d'un emploi fixe et stable, impossible de louer un studio

Alors il jongle avec les assistantes sociales et les foyers

« Sans relâche, sans jamais me laisser abattre

» Quand il n'est pas au ministère, il travaille comme manutentionnaire chez Picard ou à Monoprix

« J'accepte tous les boulots que mon agence d'intérim me propose

Sauf si c'est trop loin, sinon mon salaire passe en billets de train

» Au final, il gagne 650 e par mois

De quoi mettre un peu d'argent de côté pour réaliser son rêve : suivre la formation du Bafa, pour décrocher un poste d'animateur de centre de vacances et de loisirs

Entre les horaires de repas fixes, la fermeture occasionnelle du centre le week-end et l'extinction obligatoire des feux à 22 h 30, il se plaint de n'être « libre de rien »

Evoquant son quotidien, il s'emporte : « Comment voulez-vous que je me repose pour être en forme le lendemain au travail alors que je ne suis jamais seul, jamais tranquille dans ma chambre ? »

Mais il retrouve le sourire, se remémorant avec fierté « sa plus grande victoire »

C'était le premier jour du remplacement qu'il effectuait auprès de personnes handicapées en tant qu'aide médico-psychologique, la formation qu'il avait suivie l'an dernier

« Ils n'ont pas vu que j'étais SDF

Ils ne l'ont pas lu sur mon visage

» Avec son dynamisme et son allure de beau gosse, les services sociaux peinent à croire que Thierry vit dans la rue

« On me regarde souvent comme si j'étais un policier en infiltration, un homosexuel ou un sympathisant Front national

C'est de la discrimination à l'envers

Mais je ne vais quand même pas me “clochardiser” pour avoir un lit et un repas chaud

» Il explique sa difficulté à être crédible, à faire comprendre qu'on peut être français et en grande précarité

A ses copains ou à ses petites amies, il préfère ne rien dire, ou mentir

« Sinon, ça ne se passe pas bien

Je veux me fondre dans la masse, sans être étiqueté SDF

J'ai ma vie, je travaille

» Il y a cinq ans, Thierry était responsable logistique à Décathlon

Sa vie, c'était « métro, boulot, dodo

Le bonheur »

Pris dans l'engrenage de la précarité après le décès de sa fiancée, il se contente d'un déjeuner chez Flunch

Et rêve de « claquer 40 e pour avoir une vraie baignoire au Formule 1 »

L

de C

Je ne vais quand-même pas me “clochardiser” pour avoir un lit et un repas chaud.