Festival de Cannes: Hors-la-loi déjà sous le feu des critiques

POLEMIQUE Signé Rachid Bouchareb, ce film retraçant un pan tumultueux de l'histoire algérienne - des années 30 à l'indépendance - défraye déjà la chronique politique et intellectuelle. Une nouvelle illustration de la difficulté d'évoquer le passé colonial français dans les oeuvres...

M.P. avec agence

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Sipa

Le festival de Cannes tient sa première polémique. Hors-la-loi, le film de Rachid Bouchareb évoquant en partie la Guerre d’Algérie, n’a jamais été projeté mais sa pub est déjà assurée. Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes, l’a accusé de «falsifier» l’histoire, de «manichéisme» et de «négationnisme» alors même qu’il n’a pas vu le long-métrage représentant l’Algérie lors du Festival de cinéma. Il se fonde sur un bref rapport rédigé par le service historique du ministère de la Défense, sur la base du scénario du film. Cette sortie de l’élu lui a valu de remporter ce vendredi le «prix de la bêtise», remis à l’unanimité par la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques.

Des associations représentant des harkis, des anciens combattants et des pieds-noirs, ont également critiqué le film. André Mayet, un élu non encarté de la majorité UMP de Cannes, et président de la Maison des rapatriés de la ville, a même appelé le préfet à «interdire» la projection du film, faisant valoir les risques de troubles à l'ordre public. Une cérémonie en mémoire de «toutes les victimes de la guerre d'Algérie» sera organisée à Cannes, en présence du sous-préfet, le 21 mai, jour de projet d’Hors-la-loi. Une «campagne» dénoncée par une douzaine d’intellectuels dans une tribune publiée par Le Monde cette semaine, «symptôme du retour en force de la bonne conscience coloniale dans certains secteurs de la société française, avec la complicité des gouvernants».


«Une blessure»

Tant bien que mal, Thierry Frémaux a tenté de désamorcer la polémique. «Je sais bien que Cannes est une telle chambre d'écho que la tentation est grande de l'instrumentaliser pour s'y faire entendre, mais il est temps (…) d'apaiser les discussions et d'attendre, pour les reprendre, que les films "incriminés" soient vus», a-t-il réclamé ce vendredi. Un peu plus tôt dans la semaine, il avait expliqué que «l’art ne se résume pas à échanger des mots d’amour, il contribue aussi à visiter la grande et les petites histoires. Cannes est là pour servir le cinéma et accueillir les débats qui vont avec».  

En l’occurrence, Thierry Frémaux devrait être servi par cette polémique pas si étonnante, d’après l’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie. «Le refus d'assumer la guerre d'Algérie est très mal vécu par une part importante de la société française aujourd'hui: il faut donc l'affronter», estime-t-il ce vendredi dans un entretien à l’AFP. Dans La gangrène et l’oubli, publié en 1991, il jugeait que cette guerre était loin d'être finie «dans les têtes et dans les cœurs», faute d'avoir été «suffisamment nommée, montrée, assumée dans et par une mémoire collective». «C'est là tout le problème du regard sur ce passé colonial, la difficulté de faire un travail de deuil sur la perte de l'Algérie française, qui reste une blessure dans l'histoire du nationalisme français», poursuit-il.

En 2006, un autre film de Rachid Bouchareb, Indigènes, qui évoquait le sort des soldats algériens, marocains et tunisiens durant la Seconde Guerre mondiale, avait déjà suscité une large controverse sur le passé colonial de la France. Présenté à Cannes également, ses quatre acteurs principaux avaient raflé le prix d’interprétation. Le chemin à suivre pour Hors-la-loi?