Loi sur la burqa: «Le visage, c'est le fondement de l'humanité»

SOCIETE Articles de loi, politiques et intellectuels replacent le rôle du visage dans la société au centre du débat sur l'interdiction du voile intégral...

Catherine Fournier

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Le sittar est un voile qui se porte par-dessus le jilbeb. Le voile est très fin au niveau des yeux. Il peut être porté avec des gants pour couvrir également les mains.
Le sittar est un voile qui se porte par-dessus le jilbeb. Le voile est très fin au niveau des yeux. Il peut être porté avec des gants pour couvrir également les mains. — A. AL-RUBAYE / AFP PHOTO

Derrière les mots burqa, niqab, voile, un autre terme a refait surface dans le débat public ces dernières semaines: celui de «visage». Indissociable des premiers, bien sûr. Le visage, et sa visibilité, est devenu l'argument clé des défenseurs du projet de loi sur l'interdiction du voile intégral en France, mais aussi, en quelque sorte de ses détracteurs.
 

Pour commencer, le mot figure dans les deux articles rédigés par le gouvernement, révélés ce vendredi: «Nul ne peut dans l'espace public porter une tenue destinée à dissimuler son visage», dit l'article 1, tandis que l'article 2 crée un nouveau délit d'«instigation à dissimuler son visage en raison de son sexe».

 «A visage découvert»

L'auteure de ce texte, Michèle Alliot-Marie, l'a d'ailleurs répété devant les députés mercredi: «La démocratie se vit à visage découvert». «A travers cette interdiction, je suis sûre que tous les Républicains auront à coeur de le rappeler à chacun», a déclaré la Garde des Sceaux. Lors de son passage à l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie avait eu l'occasion de défendre la même position, en proposant le décret «anti-cagoule». Lequel punit «le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d'une manifestation sur la voie publique, de dissimuler volontairement son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l'ordre public».

Cette fonction sociale du visage est également défendue par certains intellectuels, embarrassés toutefois par l'usage politique qui en est fait. «Le visage, c'est le fondement de l'humanité. Le problème, c'est l'enjeu électoral qu'il y a derrière», souligne Catherine David, romancière et essayiste contactée par 20minutes.fr. Dans son dernier ouvrage, Les Violons sur le moi*, elle consacre un chapitre à «la femme invisible». Elle y suggère notamment d'«inscrire le droit au visage dans notre Constitution», «plutôt que d’interdire la burqa, ce qui risque de renforcer le fanatisme au lieu de l’affaiblir». «Mieux vaut formuler quelque chose de positif, explique-t-elle. Car tout ce débat est malheureusement utilisé dans une campagne islamophobe.»

Principe de sécurité

Un avis que semble partager le constitutionnaliste Guy Carcassonne. Pour que cette loi ne soit «pas une mesure contre une religion», il faut que l'argumentaire repose uniquement sur la question de «l'ordre et de la sécurité publique», avait-il soutenu fin décembre 2009 sur Europe 1.

En Belgique, d'ailleurs, la loi votée jeudi ne parle pas explicitement de burqa ou de niqab mais punit les personnes qui «se présenteront dans l'espace public le visage masqué ou dissimulé, en tout ou en partie, par un vêtement de manière telle qu'ils ne soient plus identifiables».

Dans une tribune publiée dans Libération en mars dernier, le philosophe Michel Serres préfère également mettre l'accent sur le principe de sécurité: «Pourquoi, dans la plupart des cultures du monde, et quels qu’y soient les usages vestimentaires, le visage et les mains bénéficient, le plus souvent seuls, de la nudité? Parce qu’ils garantissent la sécurité publique et l’identité des personnes privées en public.» Une sécurité qui permet «le vivre ensemble». Et le philosophe de conclure: «Le visage est le fondement de la société civile». Le cacher devrait donc, selon certains, rester un jeu réservé aux jours de carnaval.

* Paru aux Editions Denoël le 9 avril dernier.