Un traitement plus tabou que l'alcool

ADDICTIONS Le baclofène, médicament prescrit à des centaines d'alcooliques malades, est ignoré des autorités...

Charlotte Mannevy

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C’est un médicament bon marché qui soigne une maladie dite incurable, sans effets secondaires majeurs. Et pourtant, un an et demi après sa médiatisation, le baclofène n’est toujours pas reconnu officiellement comme un traitement de l’alcoolisme. Lorsque le professeur Olivier Ameisen publie Le Dernier Verre aux éditions Denoël, fin 2008, l’engouement du public est immédiat. Alors que les alcooliques rechutent dans 90% des cas, ce cardiologue français, qui exerce aujourd’hui en France et enseigne depuis plus de vingt ans aux Etats-Unis, s’est délivré de sa dépendance en quelques semai- nes, en 2004, avec un produit utilisé à l’origine dans les troubles musculaires bénins d’origine neurologique. Un trai- tement dont le coût n’excède pas un euro par jour.

«L’envie s’est totalement envolée»

Cette découverte, une première médi- cale mondiale, Olivier Ameisen la publie il y a six ans dans une revue scientifique avant d’y consacrer un livre pour toucher le grand public. Car le baclofène «rend indifférent à l’alcool», écrit-il. Les patients qui prennent aujourd’hui du baclofène ne ressentent tout simplement plus le besoin irrépressible de boire. Une révolution dans le traitement de cette maladie, où jusqu’ici le mot guérison restait un mythe, l’abstinence obligeant le malade à une lutte quotidienne contre la sensation de manque: «J’avais trente ans d’échec avec les alcooliques, raconte Renaud de Beaurepaire, psychiatre à l’hôpital Paul-Guiraud de Villejuif (Val- de-Marne). Aujourd’hui, mes patients sont dans leur grande majorité guéris. Sur les 150 que je traite, 50% ne boivent plus du tout, 30% un verre de temps en temps.» L’un d’entre eux témoigne: «Je n’y pense tout simplement plus. L’envie s’est totalement envolée.»

Traitement dans la discrétion

Mais le baclofène n’est pas un traite- ment «miracle», les rechutes existent et quelques patients ne supportent pas les effets secondaires (somnolence, vertiges). Le médicament n’est d’ailleurs pas prescrit massivement. Parce qu’il ne possède pas d’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour le traitement de l’alcoolisme. Et parce que les doses nécessaires, en moyenne 145 mg par jour pour les patients du Dr Beaurepaire, sont supérieures à la dose maximale de 80 mg recommandée par les autorités sanitaires. Les médecins qui le prescrivent, des généralistes et des psychiatres, le font donc dans la discrétion.

Des médecins qui se heurtent aussi à la méfiance de la Société française d’alcoologie, qui déconseille l’utilisation du baclofène en l’absence d’étude. Du côté des autorités sanitaires, le silence est presque total. Tout juste le ministère de la Santé a-t-il accepté de financer un programme de recherche, déjà controversé, sur le sujet.

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Bras de fer
«Les données scientifiques actuelles ne justifient pas la prescription de baclofène à ces doses et dans le traitement de l’alcoolodépendance», souligne la Société française d’alcoologie (SFA). Une position officielle arrêtée en octobre 2008 et qui n’a pas bougé depuis.
Pour son président, Michel Lejoyeux, chef du service d’addictologie à l’hôpital Bichat (Paris), le problème est «d’ordre éthique. Je ne peux pas prescrire un médicament sans disposer d’étude scientifique préalable.» A titre personnel, Michel Lejoyeux se dit favorable à la réalisation d’un essai clinique sur l’efficacité du baclofène à haute dose sur l’alcoolisme
En attendant, la SFA déconseille l’utilisation de ce médicament. «Mais à quel coût humain, s’indigne Olivier Ameisen. L’alcool fait 120 morts par jour en France.»
Sur Internet, les partisans du baclofène s’organisent. Le site alcool et baclofène entend «rassembler le plus grand nombre possible de témoignages pour démontrer l’efficacité du baclofène et obliger les autorités à banaliser sa prescription»