Nicolas Sarkozy, le 13 juillet 2008 au Grand Palais pour lancer le projet d’Union pour la Méditerranée.
Nicolas Sarkozy, le 13 juillet 2008 au Grand Palais pour lancer le projet d’Union pour la Méditerranée. — E. FEFERBERG

INTERVIEW

Le «je vous ai compris» de Nicolas Sarkozy

Pierre Tevanian, professeur de philosophie et auteur de «La République du mépris» (éd. La Découverte), décrypte pour 20minutes.fr la tribune de chef de l'Etat publiée dans Le Monde...

Dans une tribune publiée ce mardi dans le quotidien Le Monde, le président de la République s’exprime sur le vote en Suisse pour l’interdiction des minarets.

Pourquoi Nicolas Sarkozy s'exprime-t-il sur un sujet qui concerne avant tout les Suisses?
Le fait que Nicolas Sarkozy prenne sa plume pour aborder ce sujet de minarets et du vote suisse est très parlant. Il y a clairement une intention politique d'apporter une légitimation du vote. Rien ne l'obligeait à s'exprimer sur la question. Son choix n'est pas anodin. Il s'exprime volontairement sur cette question, alors qu'il ne le fait pas sur chaque sujet international. Lorsque Nicolas Sarkozy dit «essayons aussi de comprendre», il est dans un registre émotionnel. Il exprime de l'empathie, non pas pour les musulmans de Suisse «victimes» du vote, mais vis-à-vis de la majorité qui a exprimé sa phobie des minarets.

>> Tous nos articles sur l'interdiction des minarets, c'est ici

Que dit-il, au final, dans cette tribune?
Le problème est que ses propos sont flous, mais ce qui est certain, c'est qu'il ne prend pas sa plume pour dénoncer le vote. En fait, tout prête à interprétation. Exemple. Dans une même phrase, il parle de laïcité et d'héritage chrétien. C'est quand même paradoxal. Cela fait ressortir l'idée d'une union de tout ce qui n'est pas musulman contre ce qui est musulman. Nicolas Sarkozy fait également référence à une nature française à préserver, à rebours de la réalité d'une culture plurielle et en évolution permanente. («Les peuples d’Europe ne veulent pas que leur cadre de vie, leur mode de pensée et de relations sociales soient dénaturés»). Cela renvoie à une vision raciste du monde. Et en évoquant un «cadre de vie» à préserver, on ne sait pas exactement de quoi il parle. Cela peut renvoyer à l'espace public dans le sens le plus large du terme. Et donc, ça peut aller très loin. Il ouvre la boîte de Pandore. Après le débat sur les minarets, on peut envisager la même chose sur la barbe, les tenues traditionnelles, le voile etc. Enfin, il y a de toute façon une islamophobie indirecte dans le message de compréhension et d'empathie adressé aux «anti-minarets».
 
A qui s'adresse cette tribune tout compte fait?
Il y a plusieurs destinataires. La principale cible est la France blanche et raciste. Le président lui dit, «si vous ressentez la même peur que les Suisses, je vous comprends». Dans cette tribune, Nicolas Sarkozy prévient, avant même que le débat ne fasse surface en France, qu'il comprend et qu’il comprendra les inquiétudes (en clair: les phobies et les actes d'intolérance) de ceux qui soulèveront la question. En d'autres termes, c'est un «je vous ai compris » préventif, qu'il lance à ceux qui ont les mêmes peurs que la majorité suisse, sans chercher en revanche à comprendre ni même à rassurer les musulmans choqués par ce vote. Et justement, le message touche également, de manière "collatérale", ceux à qui il n'est pas directement adressé:  les non-islamophobes, les anti-islamophobes, et évidemment les musulmans. Et pour tous ceux là, cette tribune est, après le vote suisse, une nouvelle gifle.

Face aux débordements systématiques dans les commentaires, nous sommes contraints de fermer cet articles aux contributions. Vous pouvez toujours réagir en nous envoyant vos contributions au 33320 @ 20minutes.fr