Les évadés célèbres, générateurs de sympathie

JUSTICE Pour l'opinion publique et les médias, Jacques Mesrine, Albert Spaggiari, Antonio Ferrara, Yvan Colona ou Jean-Pierre Treiber sont des personnages impressionnants. Décryptage d'une étonnante fascination...

Bérénice Dubuc

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Montage de photographie d'Alfred Spaggiari, Jean-Pierre Treiber, et  Jacques Mesrine.
Montage de photographie d'Alfred Spaggiari, Jean-Pierre Treiber, et  Jacques Mesrine. — SIPA

Depuis son évasion de la maison d’arrêt d’Auxerre le 8 septembre dernier, Jean-Pierre Treiber est le sujet numéro un de la rubrique faits-divers, comme d’autres évadés célèbres avant lui, Jacques Mesrine, Albert Spaggiari, Antonio Ferrara et Yvan Colona en tête. Pourquoi ces évadés ont-ils fait, et font-ils encore, les gros titres?

Pour Catherine Dessinges, chercheuse à l’Université Lyon 3, «l’évadé fascine car il incarne à la fois le Mal, pour les crimes et les délits qu’il a commis, et une certaine forme d’admiration, car son échappée symbolise la victoire de la personne sur l’institution, en particulier policière et judiciaire.» Le fait que l’évadé nargue la police, brave les autorités, lui attire aussi la sympathie du public, comme les enfants apprécient lorsque le gendarme se prend des coups de bâtons dans le théâtre de Guignol. Le public se passionne donc pour l’aventure d’un homme seul face à la machine d’Etat, qui est aussi «un roman feuilleton haletant du réel», rappelle Patrick Eveno, historien de la presse et professeur à la Sorbonne.

Romance en sous-bois


Selon Patrick Eveno, l’ancien garde-chasse a, en plus, «un côté régressif qui intrigue: il a le même comportement de chasseur-cueilleur que nos ancêtres, mais arrive pourtant à semer des dizaines de policiers et gendarmes qui ont à leur disposition toute la technologie moderne. C’est assez exceptionnel.» Sans compter que le côté romanesque de cette évasion est digne des plus beaux contes. Depuis le 8 septembre, notre héros, Jean-Pierre Treiber, vit dans les sous-bois de Seine-et-Marne qu’il connaît bien, aux alentours du domicile de sa petite amie, notre héroïne, à qui il écrit des lettres d'amour enflammées, où il l’appelle «mon hartzala», qui signifie «petit cœur» en alsacien. Les courriers sont déposés au pied d'un arbre marqué d'un cœur, et bien sûr sa chérie est persuadée que Jean-Pierre «ne peut pas être l'individu frustre et brutal» qui a été présenté par la police et la justice.

Cependant, malgré toute sa sympathie, le public désire également que justice soit faite. Les gens ont des «sentiments ambivalents de peur et d’admiration pour ces personnages à la fois monstrueux et courageux», indique Catherine Dessinges. Car, comme l’explique Jean-Pierre Bouchard, psychologue et criminologue, le public est plus étonné que fasciné: «La fascination signifierait qu’ils cautionnent, qu’ils adulent le personnage. Or, s’ils l’apprécient, les gens exigent aussi que l’homme, s’il est coupable, soit condamné.» Et de rappeler qu’une évasion est «inquiétante car elle prouve que la prison est perméable, et, en l’occurrence, qu’un type seul dans une forêt peut échapper à la police et à la justice.»

Des évadés célèbres avant leur évasion


Pour Jean-Pierre Bouchard, les évadés célèbres sont «seulement un phénomène médiatique», car ils étaient connus avant leur évasion. Dans le cas Treiber, l’une des victimes est la fille d’un comédien célèbre, ce qui a déjà entretenu le buzz autour de l’enquête. Et dans les cas de Mesrine, Spaggiari ou Ferrara, «ils étaient déjà des “marronniers de la délinquance” avant leur évasion».

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Il rappelle qu’il y a de nombreux évadés chaque année qui ont eu droit à quelques menus articles dans les médias, mais dont on ne retient pas le nom. Il donne pour exemple la première évasion par fax à la prison de Borgo en Corse: trois hommes avaient réussi à s’échapper en 2001 grâce à de faux ordres de mise en liberté transmis par télécopie.

Jean-Pierre Bouchard ajoute que, dans ces affaires-là, l’évasion dure et qu’il y a plusieurs événements qui relancent l’intérêt des médias et donc du public pour le sujet. Pour preuve, les interviews exclusives d’Albert Spaggiari ou de Jacques Mesrine, les courriers ou le fait que Jean-Pierre Treiber a expliqué qu’il se présenterait à l’audience, en avril prochain, et que cette évasion lui permettrait de relancer l’enquête, «bâclée» à ses yeux par la police. Pour Patrick Eveno, «s’il arrive à prouver qu’il n’est pas coupable des deux meurtres grâce à son évasion, ce ne sera plus seulement un héros, ce sera Robin des Bois.»

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