Annie Thébaud-Mony: «Arrêtons de considérer que la mort au travail est une banalité»

INTERVIEW Selon cette sociologue, directrice de recherche à l'Inserm et spécialiste des questions de santé au travail, le cas de France Télécom met en évidence un phénomène beaucoup plus large...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Excédé par les suicides à répétition, les syndicats réclament « un geste fort de l'Etat ».
Excédé par les suicides à répétition, les syndicats réclament « un geste fort de l'Etat ». — A. JULIEN / AFP
Alors que les projecteurs sont actuellement braqués sur France Télécom, le gouvernement s'inquiète de voir la SNCF et Pôle emploi touchés à leur tour par une vague de suicides. A-t-il raison?
 
Pôle emploi est l'exemple parfait de l'objectif impossible à réaliser pour les salariés. La crise fabrique des chômeurs et on leur demande à longueur de journée de sortir les gens du chômage. Cela reflète bien l'évolution de l'organisation productive dans l'entreprise, qui consiste à isoler un peu plus chacun face à des objectifs impossibles. Ce processus d'individualisation ou d'«autonomie contrôlée» pèse lourd dans la souffrance au travail: on vous dit que vous êtes indépendants tout en vous envoyant dix mails par jour pour contrôler le travail effectué.
 
Mais observe-t-on pour autant plus de suicides au travail qu'avant? Selon les chiffres avancés par René Padieu, inspecteur général honoraire de l’Insee, ce mardi dans La Croix, à France Télécom, «on se suicide plutôt moins qu’ailleurs»...
 
Comparer une population particulière de salariés à une moyenne nationale n'a pas de sens. On ne peut pas avoir un raisonnement mathématique. Depuis les années 90, il y a une augmentation manifeste des suicides liés au travail et on est plus proche de la réalité quand on parle d'un suicide par jour lié au travail en France. Mais dans la mesure où ils sont rarement déclarés comme accident du travail, cela complique la comptabilité.
 
Il ne fait donc aucun doute, selon vous, que la situation de France Télécom met en évidence un phénomène beaucoup plus large?
 
Oui. On est suffisamment de chercheurs - sociologues, psychologues, ergonomes...-, à pointer depuis les années 80 une augmentation de la pression psychologique et des contraintes organisationnelles, temporelles, hiérarchiques au travail pour ne pas s'alarmer. Même les enquêtes du ministère du travail (Dares) menées depuis 1978 révèlent une dégradation des conditions de travail. Ce qui est alarmant, c'est qu'on soit encore en train d'en débattre.
 
Que préconisez-vous?
 
Il faut arrêter de considérer que la mort au travail est une banalité et reconnaître ces suicides comme il se doit, c'est-à-dire comme des accidents du travail. Depuis 2002, l'employeur a une obligation «de sécurité de résultat» vis-à-vis de ses employés et peut être condamné pour «faute inexcusable» s'il ne la respecte pas. Il y a une indécence à fouiller dans la vie privée des victimes pour vérifier si le suicide est davantage lié à des problèmes privés ou professionnels. A partir du moment où un salarié se suicide sur son lieu de travail ou qu'un lien entre son geste et son activité peut être fait, même s'il n'explique pas tout, ses proches doit obtenir réparation. D'ailleurs, il est important de rappeler que si la direction de l'entreprise ne fait pas elle-même la déclaration auprès de la Caisse primaire d'assurance-maladie, la famille de la victime a deux ans pour le faire.