Pierre Hantzpergue: «Une leçon du passé et un formidable enseignement pour l'avenir»

INTERVIEW Le paléontologue et chercheur au CNRS chargé des fouilles revient sur la découverte d'empreintes de dinosaures sur le plateau de Plagne, dans l’Ain...

Propos recueillis par Julien Ménielle

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Le site de La Plagne (Ain) où ont été découvertes des empreintes de dinosaures sauropodes.
Le site de La Plagne (Ain) où ont été découvertes des empreintes de dinosaures sauropodes. — CNRS Photothèque/Hubert RAGUET
Pierre Hantzpergue explique les enjeux de la découverte des plus grosses empreintes au monde de dinosaures sauropodes, gigantesques herbivores au long cou. Une découverte faite en avril à Plage et rendue publique mardi.

Comment cette découverte a-t-elle été faite?
Ce sont les paléontologues amateurs de la Société des naturalistes d'Oyonnax qui nous ont alertés, mon collègue Jean-Michel Mazin et moi, début avril. Comme c'est le cas régulièrement, ils nous ont demandé un avis sur ce qu'ils avaient découvert à l'occasion de leurs fouilles. Nous nous sommes donc rendus sur place. Après expertise, nous avons réalisé l'ampleur de la découverte. Du jamais vu dans le monde.

Qu'avez-vous trouvé?
Il s'agit d'un gisement d'empreintes de dinosaures exceptionnel à plus d'un titre. Par sa rareté, d'abord, mais aussi par son étendue, d'une dizaine d'hectares. Une piste bien plus grande que la plus longue actuellement, située au Portugal. Ensuite parce que ces empreintes sont immenses: 1,5 à 2 mètres de diamètres alors que celles découvertes jusqu'ici mesuraient 1,2 mètres. Mais aussi parce qu'elles datent de moins 150 millions d'années, et sont donc plus récentes que les autres.

A qui appartiennent ces empreintes?
Ce sont des empreintes de sauropodes, des quadrupèdes herbivores à grand cou et longue queue. Le plus connu est le diplodocus. En l'occurrence, les spécimens concernés mesuraient sans doute une quarantaine de mètres de long et pesaient quarante à cinquante tonnes.

Que vont-elles nous apprendre?
L'observation de ce gisement d'empreintes va nous permettre d'en savoir plus sur la morphologie et le comportement de ces dinosaures, mais aussi sur leur évolution, en les comparant avec ceux des autres sites. Nous allons pouvoir déterminer quelle était leur démarche, leur mode de vie, s'ils se déplaçaient seuls ou en troupeaux... Mais cette étude nous permettra aussi de reconstituer l'environnement dans lequel ils évoluaient en créant une carte postale du Jura méridionnal au Jurassique terminal. Comprendre comment la faune et la géographie ont changé, c'est une leçon de passé et un formidable enseignement pour l'avenir.

Comment ces empreintes ont-elles pu résister au temps?
A l'époque, la zone était une vaste plaine littorale, épisodiquement envahie par l'eau, au gré de tempête ou de grandes marées. La boue qui demeurait une fois l'eau retirée présentait manifestement une élasticité parfaite pour mouler les empreintes. Celles-ci ont ensuite séché, se sont fossilisées, et ont été protégées par un empilement de centaines de couches géologiques, qui se sont érodées il y a moins de dix millions d'années, après la formation de la chaîne montagneuse du Jura.

Pourquoi avoir attendu 6 mois avant de révéler cette découverte?
Il nous fallait être sûrs de notre coup. Et l'expertise de ce genre de site prend du temps. Nous avons notamment effectué des sondages pour évaluer l'étendue de la zone.

Et maintenant, que va-t-til se passer?
Nous avons du travail pour les trois ou quatre ans à venir. Nous n'espérons pas trouver de squelette, car la topologie des lieux n'est pas favorable à leur conservation. Peut-être une dent par-ci par-là... En revanche nous ne trouverons sans doute pas que des empreintes de dinosaures. Nous avons d'ailleurs déjà identifié des traces de petits crustacés, type puces de mer. Nous devrions à terme parvenir à nous faire une idée de la biodiversité à cette époque. Enfin, si nous trouvons les financements nécessaires à nos recherches, qui dépendent des collectivités territoriales.