Crise chez France Télécom: une réaction en chaîne

DECRYPTAGE Comment on en est arrivé là...

Maud Descamps (avec agence)

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Des suicides en série à France Telecom.
Des suicides en série à France Telecom. — A. JULIEN
L'impact de la privatisation
Le passage au statut d'entreprise privée, en septembre 2004, a eu un effet immédiat sur l'organisation du travail au sein de France Télécom. Rapidement les délocalisations se sont multipliées et des services ont fermé, nécessitant une adaptation permanente des salariés. Un changement de cap et de gestion de l’entreprise qui a été difficile à accepter pour certains. «Il y a un vrai travail à mener sur les méthodes de management», souligne Anne-Marie Minella, membre de l'Observatoire du stress et des mobilités forcées chez France Télécom. «Il y a un double problème de mobilité forcée: la mobilité géographique, mais aussi en termes de métier. On fait faire des changements à 180 degrés, avec des techniciens qui deviennent vendeurs du jour au lendemain. Il y a aussi la pression des objectifs, définis de façon abstraite et délocalisée, sans tenir compte de l'activité opérationnelle et des spécificités locales», ajoute-elle.
 
Un statut particulier
France Télécom a un historique particulier. «Le groupe a été la première administration publique à être privatisée», explique Ivan Du Roy, auteur de Orange stressée (La découverte). Il n'existait donc pas de repères sur lesquels se baser pour assurer une transition en douceur.  «La privatisation qui s'est faite de manière très rapide, souligne Ivan Du Roy, et qui a engendré de nouvelles méthodes de management du personnel. Comme l'explique Véronique, employée chez France Telecom depuis 31 ans, à 20minutes.fr, «des jeunes, qui ont fait de longues études et sont bardés de diplômes, sont arrivés. Ces contractuels sortent souvent de grandes écoles. Nous, les fonctionnaires, nous sommes sous leurs responsabilités. Mais nous n’avons pas la même philosophie de base».

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Des signes avant-coureurs, une réaction tardive
Bien avant que la vague de suicides ne survienne au sein de l'entreprise, «des médecins du travail avaient tenté d'alerter la direction du malaise de certains employés», explique Ivan Du Roy. Des rapports sur l'évolution du nombre de dépressions et l'augmentation de la prise d'anxiolytiques avaient été remis aux dirigeants. «Mais il y a longtemps eu une volonté de la part de la direction de cacher ces maladies professionnelles», souligne Ivan Du Roy. Aujourd'hui des cellules de soutien et d'écoute psychologique ont été mise en place, mais il s'agit d'un «effet de vitrine», selon Christophe Dejour, auteur de Suicide et travail: que faire? (éditions PUF). «Si l'écoute permet de soulager certains, elle ne traite pas les causes du mal que sont le stress, la pression et la perte de repères».
 
Un secteur très concurrentiel dans un contexte de crise
Outre la modification des méthodes de travail et de management, France Télécom s'inscrit dans un contexte commercial très concurrentiel. Les salariés ont aussi dû s'adapter à la logique de rentabilité. C'est ce que dénonce Dominique Glemas, délégué de la Fédération Sud PTT, contactée par 20minutes.fr.  «Très vite, on est passé à une logique de rentabilité, avec la recherche du profit des actionnaires. Dans ce modèle, on s’en fiche de l’humain». Un environnement difficile pour les salariés accentué par le contexte économique en crise. Pour Bertrand Durand, directeur d'un cabinet de conseil en ressources humaines, «la crise actuelle oblige à développer des marges de plus en plus importantes, y compris dans les grands groupes».

Un phénomène qui n'est pas circonscrit à France Télécom
Les employés de France Télécom ne sont pas les seuls concernés par le mal-être au travail. «Mais dans d'autres entreprises, ce malaise ne se traduit pas forcément par le suicide», explique Ivan Du Roy. Pour Bertrand Durand, d'autres entreprises qui empruntent le même schéma risquent de devoir faire face à ce même phénomène. Et pronostique notamment que La Poste risque de se trouver dans la même situation d'ici à quelques années.