France Télécom: Des méthodes de management en question

SOCIAL La direction a mis fin à la mobilité des cadres mais pas à celles de tous les salariés...

Catherine Fournier

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Des suicides en série à France Telecom.
Des suicides en série à France Telecom. — A. JULIEN
Après le 24e suicide en un an et demi, le PDG de France Télécom Didier Lombard a annoncé lundi que l'opérateur téléphonique mettait fin «au niveau national au principe de mobilité des cadres systématique tous les 3 ans». Pourquoi la décision, tant attendue par les syndicats, n'a-t-elle été prise que maintenant?

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«France Télécom ne découvre pas le problème», rétorque un porte-parole du groupe, soulignant que depuis deux ans, l'entreprise «travaille sur les risques psychosociaux» avec la mise en place de cellules d'écoute et d'accompagnement. Toutefois, selon Ivan Du Roy, auteur de l’ouvrage «Orange stressée» (Editions de La Découverte), ce système de détection des problèmes ne fonctionne pas. «Plusieurs médecins du travail ont démissionné après que la direction leur a demandé de supprimer certains paragraphes faisant apparaître des maladies professionnelles», indique-t-il à 20minutes.fr.
 
500 cas de mobilités d'ici au 31 octobre
 
Le 10 septembre, Didier Lombard avait déjà annoncé la suspension des restructurations jusqu'au 31 octobre. Le temps de réexaminer les 500 cas de mobilités, sectorielles ou géographiques, engendrées par ces réorganisations.
 
L'employé qui s'est suicidé lundi en Haute-Savoie en se jetant d'un viaduc avait déjà changé de poste en juin dernier dans le cadre de ce type de restructuration. «On lui avait proposé cinq ou six postes dans la même ville. Il a choisi le 10-16, un numéro d’appel destiné aux entreprises», explique-t-on à France Télécom. Tout en concédant qu'«on savait qu'il vivait mal son poste».
 
La direction du groupe n'a pas accédé à la demande des syndicats de repousser au-delà du 31 octobre les mobilités liées aux restructurations. «Tous les cas sont réexaminés et puis certains sont volontaires», plaide-t-on au siège. Didier Lombard a préféré interrompre le programme de mobilité imposé aux cadres, appelé «Time to move» (TTM) et rebaptisé par certains salariés «Tire-toi maintenant».
 
«Désorganiser les cellules familiales»
 
Des méthodes dénoncées par la majorité. «Cette histoire de mobilité obligatoire au bout de trois ans, c'est troublant, a réagi Jean-François Copé ce mardi. «Le management moderne, ce n'est pas un management de haut en bas. C'est fini tout ça», a poursuivi le patron des députés UMP. «On ne peut plus aujourd'hui manager les gens en faisant des règles pour tout le monde. Le management doit être souple pour être efficace», a renchéri le vice-président du groupe UMP, Jean Leonetti.
 
«Ça peut désorganiser complètement les cellules familiales», constate pour sa part Bertrand Durand, directeur d'un cabinet de conseil en ressources humaines, interrogé par 20minutes.fr. «C'est pour cela que qu'il faut que ces mobilités soient encadrées et coachées par les services de ressources humaines», poursuit-il. Et le spécialiste de s'interroger: «Est-ce que la direction les a suffisamment autorisés à intervenir?»
 
Chez France Télécom, on rétorque que ces mobilités étaient «bien sûr concertées et prises en charge financièrement et qu'il ne s'agissait pas toujours de déplacement géographique». Mais on reconnaît que «c'était quelque chose de mal vécu et sans doute de mal appliqué.»
 
Audit d'un cabinet indépendant
 
Il aura donc fallu attendre le 24e suicide pour que ce principe soit abandonné. Pour François Dubreuil, chargé de projets au sein d'E&P, les suicides à France Télécom interviennent «dans une société où l'émotion mobilise l'action publique», de sorte que «l'action sur la santé devient un moyen d'interpeller le politique». «Quelle grève aurait pu obtenir les mesures qui ont été annoncées par le président de France Télécom?», a-t-il lancé ce mardi matin, lors d'une conférence de presse du réseau E et P (Entreprise et Personnel) qui réunit des experts en ressources humaines.
 
Reste que l'incidence de cette série de suicides n'est en rien comparable à celle d'une grève. «Tout le monde se remet en question», confie un porte-parole du groupe, qui évoque la crainte permanente au sein de l'entreprise d'un nouveau passage à l'acte. De nouvelles annonces pourraient intervenir dans les semaines à venir, un cabinet indépendant ayant été chargé de faire état des lieux d'ici à la fin novembre. Il s'agit de Technologia, auteur d'une enquête sur les conditions de travail au technocentre de Renault Guyancourt, dans les Yvelines.