Se suicider au travail: Comment y vient-on?

Maud Descamps

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La permanence telephonique de «suicide ecoute» 24h sur 24h.
La permanence telephonique de «suicide ecoute» 24h sur 24h. — F. DURAND/SIPA

Qui ne s'est jamais plaint d'être sous pression au bureau? Depuis mi-juillet, six salariés de France Telecom se sont suicidé sur leur lieu de travail. Mercredi encore, Lionel, âgé d'une cinquantaine d'année, a tenté de mettre fin à ses jours en pleine réunion. Un geste désespéré qui montre la profondeur du malaise de certains salariés.

«Le sentiment de souffrance au travail est de plus en plus fort et s'exprime dans certains cas de manière très violente», explique Christophe Dejour, auteur de Suicide et travail: que faire? (éditions PUF). «En plus d'augmenter, le phénomène concerne tout le monde, des ouvriers aux cadres, personne n'est épargné par la pression», ajoute le professeur de psychologie au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).

Mais que s'est-il passé en l'espace d'une décennie pour que les employés commettent l'irréparable sur leur lieu de travail? Les spécialistes sont unanimes: c'est l'organisation même du travail qui est en cause. «On assiste à une perte totale des repères dans l'entreprise», dit à son tour Philippe Davezies, chercheur en médecine et santé du travail. «La notion de camaraderie et de solidarité n'existent plus».

La dissolution du collectif

Pour le chercheur, on assiste à une dissolution du collectif. «Les relations sociales entre les employés ont été considérablement modifiées. Il existe une très grande solitude», précise-t-il. Le collectif devient alors une foule dans laquelle chacun est seul. «Avant on faisait attention à l'autre», note Christophe Dejour, pour qui le travail de prévention du suicide était autrefois assuré par le collectif.

Outre un manque de solidarité, les travailleurs ne se reconnaissent plus dans les tâches qui leurs sont demandées. «On en demande plus, sans redéfinir la notion de "travail bien fait", reprend Philippe Davezies. A force, le travailleur ne sait plus où il est en est, il est désorienté et se sent dévalorisé». Les entreprises n'hésitent plus à dépersonnaliser le travail et le lieu de travail. «Dans certaines entreprises, par exemple, les employés n'ont pas de bureau attitré», ajoute-t-il. C’est la vogue de l’open space, décriée dans un livre drôle et choc L'Open space m'a tuer paru il y a un an.

Les évaluations individuelles de performances

A cette perte de repères, s'ajoutent les critiques et à la pression de la hiérarchie, elle-même sous pression. «Tout cela peut aboutir au pire», explique le chercheur en médecine et santé du travail. Un mal-être et un individualisme galopant encouragés par de nouvelles méthodes de management, par exemple l’absence apparente de hiérarchie, le tutoiement, les séminaires de «teambuilding» ou la gestion des ressources humaines par l’affectif...

On a vu apparaître, il y a une dizaine d'années, une nouvelle forme de gestion des ressources humaines. Les évaluations individuelles de performances ont fait leur entrée dans les entreprises. «Elles ont amené de la concurrence entre les salariés mais aussi de la méfiance, du stress, des coups bas», souligne Christophe Dejour. La peur et le stress font désormais partie intégrante de certaines entreprises. Face à ce mal-être, les entreprises ne restent pas sans agir. Mais les moyens mis en place sont souvent dérisoires voire inadaptés.

Des cellules d'écoute inadaptées

La direction de France Telecom a, par exemple, décidé de «renforcer la prévention des suicides» en formant ses 20.000 cadres à «détecter les signaux de faiblesse psychologique». Des «effets de vitrine», selon Christophe Dejour. Si l'écoute permet de soulager certains, elle ne traite pas les causes du mal que sont le stress, la pression et la perte de repères. Mais que faire pour enrailler ce fléau moderne?

Idéalement, il faudrait repenser entièrement l'organisation du travail, en accordant plus de temps au dialogue, l'échange de point de vue, bref à la communication. En pratique, «seule la mise en place de politiques publiques pourra faire évoluer les choses», explique le professeur de psychologie. En France, il n'existe aucune statistique sur les suicides au travail. Des demandes de création d'un observatoire sur le suicide ont été faites par les chercheurs. Des demandes restées sans réponse.

Votre avis nous intéresse: Etes-vous soumis à beaucoup de pression sur votre lieu de travail? Que pensez-vous du système d'évaluations individuelles de performances? Laissez-nous votre témoignage dans les commentaires ci-dessous...