Nicolas Offenstadt: «Nicolas Sarkozy préfère offrir de belles images puisées dans la mythologie au lieu de situer la France dans le monde»

INTERVIEW L'historien analyse la vision de l'histoire du chef de l'Etat...

Propos recueillis par Sandrine Cochard

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Nicolas Sarkozy au mémorial de la résistance du Bois-de-Boulogne à Paris le 15 mai 2007.
Nicolas Sarkozy au mémorial de la résistance du Bois-de-Boulogne à Paris le 15 mai 2007. — P.LEROUX

Guy Môquet, Vichy, les derniers poilus… L’historien Nicolas Offenstadt décrypte la façon dont Nicolas Sarkozy revisite l’histoire de France à travers l’essai L’Histoire bling-bling, le retour du roman national (éd. Stock) qui paraît mercredi. Interview.

Que signifie cette «histoire bling-bling» que vous évoquez dans votre livre?

C’est l’histoire qui fait briller des figures ou des faits historiques dans l’espace public mais en les sortant de leur contexte. Cette approche ne permet pas la compréhension de ces évènements, elle joue juste sur l’émotionnel. Elle participe du roman national qui consiste à mettre en avant les éléments positifs de l’histoire de France, avec une mise en scène des grands héros et des évènements glorieux, et une occultation ou une minoration des évènements plus sombres. Cette histoire simpliste ne permet pas d’esprit critique mais seulement une adhésion.

En quoi la lecture de la lettre de Guy Môquet relève-t-elle de cette histoire bling-bling?

Parce que Nicolas Sarkozy n’a pas tenu compte de la réalité historique de Guy Môquet, notamment en lui enlevant son appartenance communiste. Faire partie des jeunesses communistes en 1939-1940 avait une signification forte. Nicolas Sarkozy a éludé cette réalité et a choisi une lettre émouvante et sans référence politique, faisant de Guy Môquet une icône sans profondeur historique. La logique était la même lors de l’hommage aux Invalides au dernier poilu, Lazare Ponticelli (décédé le 12 mars 2008, ndlr). Cette cérémonie très patriotique était sans intérêt historique: Nicolas Sarkozy s’est contenté de prononcer un discours sans créer de lieux de discussions, offrant les honneurs militaires à un homme qui ne les avait pas souhaités.

Vous évoquez également les propos de Brice Hortefeux qui, au cours d’une réunion publique, a déclaré «on en a ras le bol de cette histoire du passé» en parlant de Vichy (cf vidéo)…

Comment un homme politique français peut-il dire ceci si légèrement? Est-ce pour séduire une partie de la population? Le régime de Vichy reste encore aujourd’hui un point très délicat de l’histoire de France. Or, c’est le rôle de l’homme politique d’assumer cet héritage, même douloureux.



Que vous inspire la création d’un ministère de l’Identité nationale?

Cela traduit un repli sur soi. Le président et son entourage estiment que la France traverse une crise identitaire et qu’il fallait donner des références aux Français pour affirmer l’identité de la France. Ce diagnostic est discutable car il suppose que le pays n’a connu qu’une identité continue. Or, l’identité d’un pays varie selon les époques. Pour répondre à cette «crise», le président préfère offrir de belles images puisées dans la mythologie de l’histoire de France au lieu de situer le pays en Europe et dans le monde. L’Histoire selon Nicolas Sarkozy relève du discours idéologique.