Les ulves, ces algues qui tuent

SANTE Elles sont comestibles, mais leur prolifération, due au nitrate, en fait une algue mortelle...

Maud Descamps

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Sur les plages de la baie de Saint-Michel-en-Greve, comme sur beaucoup de plages bretonnes, prolifèrent les «algues vertes» (Ulva Lactuca), suite à une pollution d'origine principalement agricole.
Sur les plages de la baie de Saint-Michel-en-Greve, comme sur beaucoup de plages bretonnes, prolifèrent les «algues vertes» (Ulva Lactuca), suite à une pollution d'origine principalement agricole. — LEPAGE/SIPA
Un cheval meurt, l'inquiétude revient
Fin juillet, un cheval meurt sur une plage près de Saint-Michel-en-Grève, dans les Côtes d'Armor, après s'être enlisé dans des algues vertes. Son cavalier est sauvé de justesse alors qu'il s'est évanoui. Selon ce dernier, vétérinaire de profession, sa monture serait morte par asphyxie à cause des gaz dégagés par les algues.
 
Un phénomène nouveau?
Ce fait-divers peut sembler anecdotique, mais il révèle un problème de pollution qui touche les côtes bretonnes depuis plus de vingt ans. En 1989, déjà, «le corps d'un joggeur» de 27 ans «avait été retrouvé à l'endroit où le cheval est mort», explique Yves-Marie Le Lay, président de l'association «Sauvegarde du Trégor», qui lutte contre les marées vertes. Une information que confirme le chercheur à Ifremer, Alain Ménesguen: «J'ai publié mon premier rapport sur la prolifération des algues vertes en 1988, le phénomène n'est absolument pas nouveau.»

De quelle algue s'agit-il?
Les algues vertes qui s'amassent sur certaines plages de Bretagne sont des algues comestibles. «Ce sont des ulves, souvent appelées "laitues de mer", explique Alain Mésnesguen, elles n'ont pas d'odeur et peuvent être cuisinées».

Pourquoi sur les côtes bretonnes?
On note deux facteurs au développement de ces algues sur les côtes bretonnes. Premièrement, une sensibilité naturelle de certains sites au confinement des eaux, c'est-à-dire que les eaux stagnent. Et deuxièmement, un taux élevé de nitrate dans les eaux des rivières bretonnes. «Actuellement, la teneur en nitrate de certaines rivières est dix fois supérieure à la teneur naturelle», souligne Alain Ménesguen. Ces taux élevés de nitrate favorisent la prolifération saisonnière massive de l'algue.

Comment deviennent-elles mortelles?
«Quand ces algues se déposent en masse sur les plages, la couche supérieure sèche au soleil, explique Alain Ménesguen, elle devient alors imperméable aux échanges gazeux». Les couches inférieures ne bénéficient plus d'oxygène. Ce phénomène est appelé l'anaérobie. «Les bactéries présentes dans l'algue libèrent alors du soufre», poursuit le chercheur. Le tout forme de l'hydrogène sulfuré qui est mortel s'il est inhalé.

D'où vient ce nitrate?
La présence de nitrate, en forte dose, dans l'eau est un indice de pollution d'origine agricole. L'épandage, l’utilisation d'engrais comme le lisier, est à l'origine des taux élevés de nitrate. «Il faut savoir qu'il y a 14 millions de porcs en Bretagne, explique Yves-Marie Le Laye, plus de nombreuses exploitations bovines et de volailles». Balayés par les pluies, les sols agricoles sont alors nettoyés de leur lisier et engrais. Le tout se retrouve ensuite dans les rivières de la région.

Y-a-t-il d'autres pollutions dues au nitrate?
Selon le chercheur d'Ifremer, la présence accrue de nitrate dans l'eau facilite le développement des algues vertes mais aussi d'autres types d'algues microscopiques. «On observe par exemple des pollutions de coquillages à cause de ces algues, souligne Alain Ménesguen, les huîtres ou encore les coquilles Saint-Jacques sont régulièrement touchées».

Que faire pour éviter la prolifération de l'algue?
Cela fait de nombreuses années que des mesures sont mises en place pour tenter d'assainir les eaux bretonnes. Une opération appelée «Bretagne eau pure», a tenté de sensibiliser les agriculteurs à cette pollution au nitrate. «Mais pour le moment les résultats ne sont pas satisfaisants, confie Yves-Marie Le Laye, «plusieurs millions d'euros ont été dépensés, mais cela n'a servi à rien». Le président de l'association, comme le chercheur d'Ifremer, dénoncent les modes de productions agricoles utilisés en Bretagne. «Il faut penser à une agriculture bio, clame Yves-Marie Le Laye, ce sera le seul moyen de réduire cette pollution.» Pour Alain Ménesguen, le coût qu'engendre ces marées vertes doit être pris au sérieux. Pour le moment le département finance le nettoyage des plages, mais selon le chercheur, il faudrait appliquer le «principe du pollueur-payeur» pour que les choses changent.