«Les salariés de Nortel ne sont pas des révolutionnaires»

INTERVIEW Jean-Marie Pernot, chercheur à l'Ires, analyse l'action des salariés de Nortel...

Recueilli par Angeline Benoït

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 Le groupe de communication et centre de recherches sur les technologies sans fil canadien Nortel.
 Le groupe de communication et centre de recherches sur les technologies sans fil canadien Nortel. — MAURITZ ANTIN/EPA/SIPA

Jean-Marie Pernot, Chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) et co-auteur de La Grève, Presses de Sciences Po, 2008 revient sur l'action des salariés de Nortel

La menace des salariés de Nortel de faire exploser du gaz est-elle exceptionnelle?

Pas du tout. Ce genre de réactions est très courant dans l’histoire des conflits sociaux. Le dernier épisode important remonte à 2000, quand des ouvriers de l’entreprise de Chimie Cellatex avaient menacé de déverser de l’acide. Peu de temps après, des mouvements similaires avaient touché deux fonderies. Cela arrive lorsque toutes les règles qui structurent les affrontements sociaux (conventions collectives, délégués du personnel etc) sont réduites à néant par l’absence d’interlocuteurs. Chez Nortel, les salariés se sont retrouvés face à des consultants sans pouvoirs alors que eux jouent leur travail, leur famille, tout ce qu’ils ont.

S’agit-il d’événements isolés ou le contexte joue-t-il un rôle ?

La crise favorise les conflits radicaux mais les actions restent propres à chaque entreprise. Même en 1982-83, lorsque le secteur de la sidérurgie at été touché par des mouvements durs, il n’y a jamais eu d’embrasement général. En fait, il s’agit de la «recherche de la négociation par l’émeute», selon l’expression inventée en 1971 par les historiens Edward Shorter et Charles Tilly. Ce qui est frappant, c’est la disproportion entre les moyens utilisés chez Nortel et les revendications. Ces salariés, en grande majorité des cadres, ne sont pas des révolutionnaires. Ils ne veulent pas renverser la société ou redistribuer les richesses, ils veulent simplement savoir avec qui ils peuvent négocier.


Mais ces actions, radicales et illégales, sont-elles efficaces ?

Cela marche jusqu’à un certain point. La semaine dernière, les salariés de Nortel étaient en grève et cela n’avait aucun impact. Maintenant ils ont obtenu un dialogue. Reste à voir ce qu’ils obtiendront. Il y a vingt ans, les salariés commandaient une contre-expertise par le comité d’entreprise pour examiner les alternatives à la suppression de leurs emplois. Aujourd’hui, les gens n’y croient plus, ils veulent simplement faire payer leur licenciement parce qu’ils savent que vu la conjoncture, vu la région où ils habitent, ils ont peu de chances de retrouver un poste.