Procès Courjault: le déni de grossesse, ce tabou humain

JUSTICE Le Professeur Israël Nisand, spécialiste français du sujet, a tenté de convaincre la cour...

A Tours, Bastien Bonnefous

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Le 22 août 2006, le couple Courjault dénonce une manipulation. Deux mois plus tard, Véronique avoue en garde à vue.
Le 22 août 2006, le couple Courjault dénonce une manipulation. Deux mois plus tard, Véronique avoue en garde à vue. — A. JOCARD / AFP

Et la lumière fut. Il a fallu attendre le début de l’après-midi, lundi, pour enfin commencer à mieux comprendre ce phénomène tabou et si complexe du déni de grossesse. Après une matinée et les dépositions des experts psychologues qui ont laissé comme un goût d’inachevé, un début de réponse est venu de la médecine, en la personne du professeur Israël Nisand.

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Gynécologue-obstétricien au CHU de Strasbourg, ce médecin de 58 ans est un peu le « monsieur déni de grossesse » en France. Totalement étranger à l’affaire Véronique Courjault - il n’a jamais rencontré l’accusée ni étudié son cas particulier - il détient en revanche un savoir global sur ce phénomène, né de son examen depuis plusieurs années de dizaines de femmes qui en sont atteintes.

Un cas sur 500 grossesses

Droit à la barre, le Pr Nisand a le ton exalté de ceux qui veulent convaincre. «Le déni de grossesse est une pathologie psychique grave, fréquente et méconnue en France du corps médical et du public qui réagissent le plus souvent par l’incrédulité», commence-t-il par asséner à la cour. Un phénomène qui touche tous les âges, tous les milieux sociaux et culturels. Le déni de grossesse, selon ce spécialiste, c’est au bas mot «un cas pour 500 grossesses», et encore c’est une «sous-estimation» qui ne tient pas compte des grossesses inavouées qui se terminent par un avortement si le délai légal n’est pas dépassé. «Au CHU de Strasbourg, nous pratiquons 6000 accouchements par an, avec au minimum un déni de grossesse par semaine, avec des degrés différents.» Le décor est planté, la salle est acquise, place au cour magistral accéléré.

Pendant deux heures, Israël Nisand va s’attacher à démontrer le caractère complexe de ce type de maladie, trop souvent résumée comme une «grossesse à l’insu de la femme». «Chaque cas est différent et difficile», explique-t-il. Il y a le «déni massif ou total» de la femme qui n’a jamais su qu’elle était enceinte jusqu’au moment de son accouchement dans la surprise et la stupeur générales. Et il y a le «déni partiel» qui s’apparente à une «absence de grossesse psychique». Ces femmes savent qu’elles sont enceintes, mais «elles n’en sont pas conscientes». «Comme elles ne disent pas "je suis enceinte", il n’y a pas de parole mise sur l’existence de la grossesse, donc pas de développement d’un enfant, mais plutôt à leurs yeux d’un bout de chair humaine», nuance le professeur.

Portrait-type d’une mère dans le déni

Et de dresser le portrait-type de la femme «malade» du déni. Selon Israël Nisand, elle a «un look pas très féminin», des «difficultés à avoir du plaisir sexuel», un «problème de repérage dans le temps», présente «une souffrance psychique incroyable», et bien souvent, elle ne «sait pas gérer leur contraception». Dans la salle, tous les regards se tournent vers Véronique Courjault qui semble coller trait pour trait à cette photographie rapide.

La défense tente alors de pousser l’avantage. «Comment se passe l’accouchement pour ces femmes?», demande Me Leclerc. La question semble anodine, il n’en est rien. La semaine dernière, les médecins légistes avaient tétanisé la cour en précisant que Véronique Courjault avait tué ses trois bébés, en les étouffant. Elle leur aurait écrasés le visage avec ses mains. Une précision qui pourrait s’avérer terrible à l’heure du verdict mercredi. Mais le Pr Nisand tempère. «Ces femmes accouchent seules, elles sont dans un état psychologique où l’on n’a pas la maîtrise de soi-même… on peut avoir des réactions totalement irresponsables», répond-il, précisant même que les enfants ont pu «mourir au moment même de l’accouchement», avant le geste brutal de leur mère.

Ni non-lieu, ni perpétuité

Reste une interrogation, de taille: la sanction à opposer à ces femmes. C’est Me Morin, l’avocat de Jean-Louis Courjault, qui la pose au professeur. Israël Nisand n’hésite pas une seconde : «deux écueils sont à éviter: le non-lieu car ce serait faire un déni du déni, et la sévérité excessive, car ces femmes sont malades et ce n’est pas la prison qui peut les soigner».

Véronique Courjault est-elle le cas parfait et ultra-médiatisé du déni de grossesse version française? L’audience lundi ne l’a pas dit, mais n’a pas dit non plus le contraire. En tout cas, elle a fortement atténué l’image de la mère monstrueuse et impitoyable qui lui collait à la peau depuis 2006.