Procès Courjault: bataille de psys

JUSTICE Les experts psychiatres défilent au procès et ne sont pas du même avis...

A Tours, Bastien Bonnefous

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Véronique Courjault a tenté d'expliquer, hier, pourquoi elle avait nié les meurtres.
Véronique Courjault a tenté d'expliquer, hier, pourquoi elle avait nié les meurtres. — B. PEYRUCQ / AFP

Comme souvent avec les experts lors d’un procès, la cour ressort de leur déposition avec plus de questions que de réponses. La règle s’est encore vérifiée ce lundi matin, à la reprise du procès de Véronique Courjault devant les assises d’Indre-et-Loire. Le moment était attendu avec impatience, après une première semaine brumeuse quant aux motivations de cette mère de famille de 41 ans auteure de trois infanticides clandestins entre 1999 et 2003. Les «psys» étaient appelés à la barre, et avec eux, enfin, on allait savoir, on allait comprendre.

Verdict à l’issue de cette première matinée psychologisante : pas vraiment. A l’instar de l’avocat général dubitatif, on a tendance à penser que « plus on a d’experts à la barre, plus on a d’explications».

Déni ou dénégation de grossesse?

Au centre des débats, la fameuse notion de « déni de grossesse ». Correspond-il ou pas au «mystère Véronique Courjault»? Les trois psychologues qui ont déposé lundi matin ne sont pas tous d’accord. Pour un seul d’entre eux, l’expert Fulbert Jadech, qui a rencontré l’accusée à deux reprises en détention, Véronique Courjault est dans le «déni» même si le praticien peine à se justifier. Pour ses deux consoeurs, Simone Lamiraud-Laudinet et Katy Lorenzo-Regreny, qui l’ont expertisée par trois fois, nous sommes davantage en présence d’une «dénégation de grossesse». Des subtilités de langage qui pourraient avoir leur importance au moment du verdict mercredi, car le déni enlèverait toute préméditation à ses actes.

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«Le déni, c’est ne pas être consciente d’être enceinte. Mme Courjault était consciente et le reconnaît, précise Simone Lamiraud-Laudinet. La dénégation, c’est le fait de savoir mais de refuser une telle réalité en ne tenant pas compte des conséquences». Pour la psychologue, Véronique Courjault a «fait comme si ses neuf mois de grossesse n’existaient pas à chaque fois».

«C’est un peu madame tout-le-monde»

Décrite comme une personne «ambivalente» et «indécise», «non perverse» et «réadaptable», la mère de famille est «toujours en train de se fuir lui-même». «Elle est dans le réel et pas dans le réel», estime Fulbert Jadech, qui voit en Véronique Courjault, «un peu madame tout-le-monde» avec une particularité: la tendance permanente à «différer les problèmes». «On verra plus tard», serait sa maxime intime, selon l’expert.

Surtout, chaque spécialiste insiste sur l’importance du «schéma familial originel». Abondamment évoquées la semaine prochaine, l’enfance et la famille d’origine de Véronique Courjault seraient la clé de tout. Cette famille rurale de viticulteurs du Maine-et-Loire, gens durs à la tâche, peu portés sur le dialogue, mais aimants malgré tout. Une famille sans drame et tristement banale entre un père aux vignes souvent absent et une mère « écrasée » par l’éducation de ses sept enfants.

Une mère surtout «honteuse» de son aînée, née d’un autre homme. C’est ce modèle maternel dépressif et ce «climat familial rempli de non-dits» qui auraient fortement agi sur Véronique Courjault.. «Elle ne voulait pas devenir cette mère qui pleure et qui râle tout le temps», explique Katy Lorenzo-Regreny.

Dans son box, Véronique Courjault écoute, mais ne semble pas convaincue. Invitée à réagir par le président, elle dira plus tard: «je n’ai pas forcément tout compris… je ne suis pas psychologue». C’est finalement le psychiatre Michel Dubec, le seul à ne pas l’avoir examinée, qui parlera le mieux d’elle.

«Anorexique de la grossesse»

Cité par le parquet pour disserter sur les thématiques de l’infanticide et du déni de grossesse, le docteur Dubec évoque «l’avortement du processus psychique» au début de ce type de grossesse lorsque la femme «refuse de se l’annoncer à elle-même». Suit la dissimulation avec une future mère qui devient «une anorexique de la grossesse» où tout , le corps, les fantasmes sur l’enfant à naître, les réactions de l’entourage, est «passé au blanc».

Enfin, surgit le «déni» et cet enfant qui devient «l’enfant du silence». Michel Dubec rappelle combien ces accouchements sont «faciles et rapides, dans les toilettes, dans le lit, dans le couloir, en dix ou vingt minutes». Normal selon le psychiatre puisque «ces femmes n’accouchent pas d’un corps, elles perdent un corps, un déchet… ça passe, voilà».

Surtout, le médecin de préciser que tout déni est souvent «dégradé» avec des «moments de résurgence de la conscience qui sont fugaces et aussitôt enfouis par la mère». Un diagnostic qui fait alors sourdement écho dans la salle à la phrase prononcée la semaine dernière par Véronique Courjault à propos de ses grossesses: «je l’ai su, puis je ne l’ai plus su, puis de temps en temps je l’ai su». Dans son box, l’intéressée ne loupe pas un mot du docteur Dubec, hochant plusieurs fois la tête comme une confirmation.