Véronique Courjault: «J'ai failli te le dire, mais c'était hors de ma portée»

JUSTICE La cour d'assises de Tours s'est penchée mercredi sur une partie des faits: le double infanticide commis à Séoul en 2002 et 2003...

A Tours, Bastien Bonnefous

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Le 22 août 2006, le couple Courjault dénonce une manipulation. Deux mois plus tard, Véronique avoue en garde à vue.
Le 22 août 2006, le couple Courjault dénonce une manipulation. Deux mois plus tard, Véronique avoue en garde à vue. — A. JOCARD / AFP

La vie de la famille Courjault a basculé à cause de trois kilos de poisson. Le 23 juillet 2006, Jean-Louis Courjault est seul à Séoul alors que son épouse et leurs deux fils sont en vacances en France. Son professeur de coréen lui a apporté trois kilos de maquereaux pour une recette que lui avait vantée un collègue de travail. «J’ai ouvert le congélateur à tiroirs dans l'arrière-cuisine», a raconté, ce mercredi matin, l'ingénieur en automobile devant la cour d’assises d'Indre-et-Loire. Un geste banal dont il se souviendra pourtant à jamais.

Debout à la barre, Jean-Louis Courjault raconte «sa» découverte des «bébés congelés», tout seul dans un appartement de 250 m2, dans un pays étranger, sans famille, sans amis. Véronique Courjault l'écoute, assise dans le box des accusés, les traits tirés et les yeux cernés, après une première nuit de procès que l’on imagine éprouvante. «J'ouvre le premier tiroir, c’était un bazar qui ne me plaisait pas, je voulais ranger les maquereaux ensemble, je voulais organiser tout ça, j'ouvre le deuxième tiroir, pareil, le troisième pareil, j’ouvre le quatrième… ». La voix se casse légèrement, Jean-Louis Courjault, d'un coup, peine à trouver les mots.

«Je vois une main»

«Il y a quelque chose d'enrobé dans une serviette, j'ouvre, je vois une main… je recommence, premier tiroir, deuxième tiroir, troisième tiroir, quatrième tiroir, cinquième tiroir… Je vois dans le cinquième un second sac, j'ouvre et je vois aussi que c’est un bébé… et je sors de là, quoi… ». Il est 11h30 du matin à Séoul. 4h30 en France. Véronique, c'est sûr, dort. Jean-Louis, lui, est abasourdi. «Je m’assois dans le salon, je ne sais pas quoi faire, faut que j'appelle la police, mais je connais pas leur numéro, je sais à peine dire mon adresse, je ne sais pas dire bébés, je ne sais pas dire congélateur… je suis coincé». Jean-Louis Courjault appelle alors un collègue coréen qui se charge de prévenir le commissariat le plus proche.

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A aucun moment, lui fait remarquer le président Domergue, il ne lui vient à l'esprit de prévenir son épouse. «Mais c’était la nuit en France, Véro était chez sa sœur Jocelyne, je n'avais pas son numéro, il aurait fallu que j'appelle Monique et Robert (les parents de Véronique Courjault), ça les aurait inquiété… Et puis, de toute façon, je voulais régler le problème… ça ne concernait pas Véronique, comment voulez-vous que je fasse le rapprochement, c'était inimaginable… », répond le mari, qui semble ne toujours pas en revenir.

«En état de choc, et en même temps de soulagement»

Jean-Louis Courjault n'acceptera l'inimaginable que trois mois plus tard, le 12 octobre 2006, lorsque son épouse, confondue par l'ADN, avouera en garde à vue à la PJ de Tours, et sera contrainte de tout dire à son mari. Entre-temps, elle a continué à lui cacher sa double vie de mère. Mercredi, Véronique Courjault a tenté d’expliquer son mutisme alors que l’affaire s'emballe, que l'enquête policière démarre. «J’ai eu un coup de fil de Jean-Louis quand j'étais chez ma sœur… je me suis retrouvée en état de choc, et en même temps de soulagement. J'étais complètement engloutie, j'ai pas réussi à lui dire que j'étais la mère de ces enfants, Jean-Louis était loin, il me parlait de police, d'ADN, de sacs plastiques, des choses tellement étrangères à ce que je ressentais», livre-t-elle à la cour.

Sa voix est hachée, Véronique Courjault a du mal à respirer, donnant parfois le sentiment d'être au bord de l'évanouissement. «Il a fallu attendre trois jours pour que Jean-Louis rentre, qu'on se retrouve seuls, l'un en face de l'autre. Il est arrivé énervé, choqué, j'ai toujours pas réussi à lui parler… J'ai manqué de force, je me suis sentie dépassée.» Puis, se tournant vers son mari, elle lâche, en sanglots: «j'ai failli te le dire, mais j'ai pas réussi, c’était hors de ma portée». Lui hoche la tête, l'embrasse presque avec ses yeux, au bord des larmes.

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Les enquêteurs de police entendus ce mercredi ont expliqué que Véronique Courjault a mis longtemps à craquer, niant l'évidence pendant des heures. Et lorsqu'elle passe aux aveux, ceux-ci sont incomplets ou faux. Dans un premier temps, elle dit que les deux bébés sont des jumeaux, avant de reconnaître qu'ils sont nés à un an d’intervalle, en 2002 puis 2003. Elle dit qu’elle les a étranglés. Leur autopsie prouvera qu’ils sont morts étouffés. «Pour moi, j’ai dit l'essentiel de la vérité, que j'étais la mère et que je les avais tués», tente-t-elle de se justifier devant la cour. «Dire par exemple que c'était des jumeaux, c'était me raccrocher à une partie de la vérité pour dire l'essentiel. J’ai besoin toujours de m'ancrer dans une part de réalité pour aller plus loin.»

Volte-face sur la préméditation

Mais Véronique Courjault dira aussi aux policiers qu'elle avait décidé de tuer ses bébés «dès qu'elle avait su qu'elle était enceinte», rapporte le dossier. Une préméditation qui lui vaut son renvoi devant les assises pour «assassinats». Une préméditation sur laquelle elle revient désormais. «Je l’ai dit aux policiers parce que j’étais dans un état psychologique… puisque j’étais la mère, forcément je savais que j’étais enceinte, forcément je savais que j’allais les tuer… mais je pense que c’était beaucoup plus complexe que ça, beaucoup plus compliqué…». A la voir, écrasée dans son box, à mille lieues du cliché de la marâtre perverse et violente, on n'en doute pas une seconde.