«On a peur des jeunes, on les stigmatise»

INTERVIEW Fréderic Fappani est spécialiste des sciences de l'éducation. Auteur de plusieurs contributions et cadre au sein d'une œuvre de protection de l'enfance, il travaille aujourd'hui auprès des adolescents du 19e arrondissement.

R.G

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 Selon Frédéric Fappani on voit dans les jeunes «ce qu’on aime le moins dans notre société et en chacun de nous.»
 Selon Frédéric Fappani on voit dans les jeunes «ce qu’on aime le moins dans notre société et en chacun de nous.» — Richard Dumas

Dans la rue ou dans les bahuts, il prête une oreille attentive au malaise des jeunes. Ce mardi matin, le ministre de l’Education nationale lançait quelques pistes de réflexion, Frédéric Fappani en propose d'autres.


Xavier Darcos propose la création d’une force mobile d’agents pour faire face à l’augmentation de la violence dans la rue qui contaminerait les cours de récré. Qu’en pensez-vous?

On ne rencontre pas une explosion de la violence, ni même une augmentation. C’est une évolution qui est à l’oeuvre. Je ne m’appuie pas sur les statistiques policières mais sur celles du CNRS. Si numériquement les chiffres se sont élevés entre 1981 et 2009, proportionnellement à la population les actes de violence diminuent. On est moins délinquant aujourd’hui qu’hier. Certes, ça n’enlève rien aux faits, à l’actualité. Les formes de violence ont changé, les atteintes sont effectivement plus brutales qu’auparavant, mais elles cachent une réalité plus complexe. En réalité, Paris n’est plus le coupe-gorge d’antan.

Pourtant l’actualité parle d’elle-même. Une bande qui attaque un lycée en Seine-Saint-Denis, une enseignante poignardée par un collégien le 15 mai, la liste s’allonge...

C’est un raccourci que d’aborder la question de la jeunesse en terme d’actualité médiatique. Il est dommage de ne plus voir les adolescents qu’à travers un prisme négatif, et de ne penser après coup qu’à des mesures sécuritaires. Si parler des violences est une chose nécessaire, il ne faut pas oublier l’autre versant du sujet. C’est-à-dire ce que les jeunes créent, ce qu’ils font de bien et qu’on a tendance à oublier. Il est tout à fait normal qu’on fasse la liste des délits, mais le reste ne doit pas être passé sous silence.

Les mesures préconisées par Xavier Darcos prennent une tournure résolument sécuritaire, est-ce une réponse adaptée?

Du point de vue de la protection de l'enfance, les mesures du ministre ne répondent ni aux attentes de la jeunesse ni à celles des éducateurs. Xavier Darcos a réagi à l’actualité de manière expéditive, et a présenté des hypothèses policières sans parler une seule fois de prise en charge. Je ne veux pas minimiser les différents incidents qui ont eu lieu, mais ils ne méritent peut-être pas cette couverture politique. Dire «l’Etat est là» en rajoutant des policiers pour rassurer les parents d’élèves, je ne suis pas sûr que ça sécurise quoi que ce soit.

Est-ce la manière ou les moyens engagés qui sont inadaptés selon vous?

En tant qu'adultes, peut-être qu'on ne se pose pas les bonnes questions, qu'on n’apporte pas les bonnes réponses. Les jeunes, qui sont les premiers concernés, avaient peut-être des choses à proposer, des réponses à leurs propres problèmes. Ils ont besoin d’être écoutés et que l’on réponde à leurs questions par un discours sincère. C’est bien beau de donner des moyens policiers, pourquoi ne pas se doter de moyens éducationnels?

Vous qui côtoyez les jeunes sur le terrain, avez-vous mieux à proposer?

Il y a des initiatives dans la protection des jeunes et l’éducation qui ont été menées par les collectivités territoriales et les associations qui ont fait leurs preuves dans certains départements. On pourrait envisager une articulation entre l’Etat et les départements pour agir au plus près des jeunes. Plutôt que des réponses policières toutes faites, il serait préférable d’avoir une vision globale de la jeunesse, de la penser dans sa complexité pour voir de quoi elle a besoin en termes d’éducation.

Justement, quelle image les jeunes conservent-ils des salles de classe et du système éducatif français?

Une grande majorité y croit encore. Peut-être plus que ceux qui y travaillent, à vrai dire. Ce dernier rempart connaît néanmoins des ratés, plus encore dans les quartiers populaires où la crise n’est pas seulement économique, elle est devenue identitaire. Ces quartiers sont les premiers à en prendre plein la tête. Si l’école continue à s’effriter, si elle arrête de produire des repères, les jeunes vont trinquer.

A vous entendre, on a l’impression que les problèmes actuels de l’Education nationale sont l’arbre qui cache la forêt:

On a peur des jeunes. On les stigmatise. On voit en eux ce qu’on aime le moins dans notre société et en chacun de nous. Il suffit d’un incident et le débat s’emballe. On a toujours fait comme ça. Ce qui est nouveau, c’est que les adultes ne prennent pas leur responsabilité vis-à-vis des jeunes, en ne leur donnant pas la possibilité de montrer de quoi ils sont capables, de s’exprimer. La crise actuelle n’épargne personne parmi les adultes mais du côté des jeunes, ce n’est pas mieux. Si ceux qui doivent leur apprendre à devenir des adultes sont des adultes en malaise, comment voulez-vous qu’ils apprennent aux jeunes à grandir dans la bonne direction?

Que faut-il faire pour mieux aider les jeunes?

Je ne demande pas l’impossible. L’ensemble des Educateurs, avec un grand E, c’est-à-dire ceux sur le terrain, les politiques, les techniciens, les professeurs, et aussi les parents, doivent réfléchir un minimum sur eux-mêmes avant d’agir et de juger les jeunes. Que ceux qui s’occupent de l’éducation de nos enfants commencent le travail sur leur propre personne, et une bonne partie du chemin sera faite. Aujourd’hui, qui est là pour parler sexualité, violence, histoires d’amours avec les adolescents? Qui est là pour les soulager de leurs tensions intérieures? Je le vois régulièrement sur le terrain: les jeunes jouent le jeu, ils sont demandeurs. On se disait d’abord qu’ils n’oseraient pas nous approcher, mais on a aujourd’hui des taux de fréquentation tout à fait satisfaisants. Seulement, éduquer et guider exige deux choses. Le diplôme pour le savoir technique, la réflexion sur soi pour l’écoute et la compréhension.