Les Continental ne veulent plus d'une direction à la gomme

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« Vous vous êtes foutu de moi. Maintenant, la révolution, vous l'aurez, cadre ou pas cadre », lance-t-il à sa direction. Comme ses 1 120 collègues de Continental, Stéphane Bacquet, délégué CGC, ne compte pas rater le 1er Mai. Depuis le 11 mars, les salariés de l'équipementier automobile allemand ne se remettent pas de l'annonce de la fermeture de leur usine de Clairvoix, alors qu'ils avaient accepté de revenir aux 40 heures en 2006 pour la sauver. « On avait chacun reçu une lettre nous enjoignant à voter par référendum pour protéger le site jusqu'en 2012. C'était même marqué « Clairoix 2012 » sur l'urne », s'indigne Jean-Carlo Buttazzoni, technicien qualité. Aujourd'hui, tous les syndicats sont rassemblés pour dénoncer cette « trahison » alors qu'à l'époque, la CGT avait refusé de signer le compromis.

La semaine dernière, le comité d'entreprise a affrété un train spécial pour emmener les salariés à Hanovre, afin de rappeler aux actionnaires, réunis en assemblée générale, les promesses de la direction. Pendant le voyage, les « Contis » déroulaient inlassablement le film qui les a menés à ce funeste 11 mars. « Cinq semaines après avoir signé les 40 heures, notre ancien directeur est parti à la tête d'une usine roumaine », explique Olivier Chesnais, employé à l'approvisionnement en matières premières. « Il a été remplacé par un incompétent, un financier qui a peur des ouvriers. On ne comprenait pas pourquoi. Maintenant c'est clair », confirme un salarié du bureau d'études. « Les investissements n'ont pas été complétés assez vite. Certaines machines n'ont même jamais tourné », poursuit-il, l'air abattu. Sa conclusion est approuvée par tous : « Ils nous reprochent de ne pas gagner assez par rapport aux usines d'Europe de l'Est, avec leurs ouvriers à 400 euros par mois contre 2 000 euros ici. Deux sites en République tchèque et en Roumanie sont prêts à remonter la production dès que cela ira mieux. »

Cadres et ouvriers en sont convaincus, Clairvoix aurait été rentable en 2009, comme elle l'a été en 2008, malgré des produits compliqués à fabriquer, si la direction ne leur avait pas tiré une balle dans le pied en coupant la production.D'où leur colère quand le groupe leur demande de « regarder la réalité du marché ». « Aujourd'hui, un dirigeant gagne quarante fois plus qu'un ouvrier, contre quatre fois plus il y a vingt ans. On est capable d'envoyer les gens à l'abattoir pour que deux ou trois personnes s'en foutent plein les poches. Mais on va où là ? Qu'est-ce qu'ils ont, ces gens, à vouloir toujours plus ? Il n'y a plus de moralité », tonne Stéphane Bacquet, l'un des 50 cadres sur plus de 1 000 salariés. Amer, le délégué syndical l'est d'autant plus qu'il s'est battu en 2006 pour « faire avancer les choses ». « Tu comprends ma colère ? Ce qui s'est passé à la sous-préfecture de Compiègne, j'aurais préféré que cela arrive à Hanovre, lâche-t-il. Avant de lancer une mise en garde générale. Il ne faudra pas s'étonner que les brigades rouges reviennent contre les purs et durs du capitalisme. Aujourd'hui, ceux qui nous dirigent, ce n'est pas leur fric. Si l'entreprise se casse la figure, ils n'en ont rien à faire. Ce ne sont pas ce que j'appelle des entrepreneurs. » W

Angeline Benoit