«Le problème, aujourd'hui, est "d'accrocher" ceux qui vont profiter de l'anonymat du groupe, et de l'impunité qui va avec»

INTERVIEW Le criminologue Christophe Soulez décrypte le phénomène des bandes...

Propos recueillis par Mathieu Grégoire

— 

Quant aux règlements de comptes dans le milieu, ils ont littéralement explosé, passant de 58 en 2007 à 126 en 2008, marquant ainsi une augmentation de 117,24%.
Quant aux règlements de comptes dans le milieu, ils ont littéralement explosé, passant de 58 en 2007 à 126 en 2008, marquant ainsi une augmentation de 117,24%. — Franck Fife AFP/Archives

«Je ne laisserai pas le phénomène des bandes s'installer». Sarkozy époussette son vieux costume de premier flic de France et attaque par les bandes. Sur quelle réalité bâtit-il son nouveau cheval de bataille, qui sera défendu en mai dans la proposition de loi de son fidèle vassal Estrosi?

Christophe Soulez est criminologue et directeur de l’Observatoire nationale de la délinquance, un département de l'institut national des hautes études de sécurité (Inhes), établissement public national à caractère administratif et outil de travail interministériel. Il revient pour 20minutes.fr sur cette problématique.

Qu’est ce qu’une bande?
On observe deux types de bandes. D’un côté, la bande de quartier, pour laquelle le critère territorial prédomine. Il y en a au moins une par cité. Souvent un noyau dur, un petit groupe de quatre, cinq personnes, et d’autres acteurs qui viennent s’agréger selon les opportunités, une razzia dans un supermarché par exemple. Elles se développent en cercles concentriques, mais n’ont pas d’activité criminelle à proprement parler. Et puis de l’autre, quelques groupes mieux structurés qui relèvent de la criminalité organisée classique, type mafia, avec une recherche systématique du profit. Dans les Hauts-de-Seine, actuellement, il s’agit plutôt du trafic de stupéfiants, dans le Val-de-Marne, les braquages, en Seine-Saint-Denis, les vols avec violence.

Un rapport de la Direction centrale de la sécurité publique (DCSP), intitulé «Phénomène de bandes, état des lieux», évoque 222 bandes sur la métropole, dont 79% en région parisienne. On s’approche de la réalité?
C’est un peu restrictif. Ce chiffre prend en compte les bandes assez organisées, qui ont une activité criminelle plus ou moins prononcée, et notamment dans le trafic de stupéfiants..

On peut parler de gangs en France?
Non. Il n’y a pas de rite initiatique comme en Amérique du Sud et aux Etats-Unis, et une bande atteint rarement 50 personnes en France, ce qui est très peu dans un gang. On parle plutôt de bandes territoriales en France. C’est le quartier qui va forger l’identité de la bande. Mais contrairement à un gang américain, il n’y a pas de volonté d’expansion territoriale.

Ne donne-t-on pas plus d’importance, justement, à ces bandes territoriales?
Non. On bien constate une dérive depuis les années 1990. Ces groupes informels ont tendance à se structurer vers la recherche de profit.

A s’organiser comme des PME?
Oui, dans un sens. Ce n’est plus seulement "on se castagne après un contentieux", comme il y a 20 ans. On n’est plus uniquement dans la défense de la réputation du quartier, qui était la logique primordiale des bandes territoriales. Après, il faut néanmoins souligner que les motivations des passages à l’acte sont souvent différentes. On le voit avec les faits divers récents, ils ont des origines très diverses.

Et dans les méthodes, quelles évolutions avez-vous constaté?
Deux changements importants ont été repérés. D’abord la polyvalence de l’activité criminelle. On ne se contente plus de se spécialiser dans les stups, les voitures volées, etc. On diversifie. Ensuite, l’usage de la violence tend à se banaliser. On note de plus en plus une disproportion entre les gains obtenus et les moyens utilisés. Les bandes n’hésitent pas à passer à l’acte. Je vais parler de code d’honneur, cela peut sembler un peu bateau... mais les règles ont disparu.

L’arsenal législatif n’est-il pas suffisant?
Il est conséquent pour la criminalité organisée depuis la loi Perben II. En revanche, pour les bandes plus informelles, les rixes, les agressions en réunion, il est perfectible. Les policiers ne peuvent pas faire grand chose sans la preuve du coup porté, il est difficile de démontrer la responsabilité individuelle de chaque agresseur. La qualification de délit de participation à une bande violente créée permettra à la police d’interpeller préventivement, les magistrats décideront ensuite s’il y a eu une infraction. Le problème, aujourd’hui, est «d’accrocher» ceux qui au milieu de la bande vont profiter de l’anonymat du groupe, et de l’impunité qui va avec. Le phénomène des bandes s’est aussi développé à cause de ça. On est rassuré par les copains et l’anonymat.

A partir de combien de personnes forme-t-on une bande?
Aux Etats-Unis, c’est à partir de trois personnes. Après, c’est dans l’intérêt de la police de distinguer une bande d’un groupe de copains.

Que pensez-vous de l’interdiction de la cagoule?
Si cela facilite le travail de la police et peut faire réfléchir certains casseurs, les inciter à ne pas venir. Dans une manifestation, par exemple, on peut imaginer que les forces de l’ordre demandent aux gens encagoulés de l’enlever ou de partir. Cela ne remet en rien en cause les 99.9% de personnes qui défilent paisiblement.