Alessandri dit ses quatre vérités à Colonna

JUSTICE Un des membres condamnés du commando Erignac a disculpé Yvan Colonna, tout en lui reprochant sa cavale. Le compte rendu de notre envoyé spécial.

Bastien Bonnefous

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La reconstitution, dans la rue d'Ajaccio où a lieu le crime le 6 février 1998, est "une mesure d'évidence que nous attendons depuis des années", a renchéri Me Gilles Simeoni.
La reconstitution, dans la rue d'Ajaccio où a lieu le crime le 6 février 1998, est "une mesure d'évidence que nous attendons depuis des années", a renchéri Me Gilles Simeoni. — Benoit Peyrucq AFP/Archives

Les amis peuvent tout se dire, ils peuvent même s’engueuler. Yvan Colonna et Pierre Alessandri, les deux copains paysans, les deux voisins de Cargèse, les deux frères nationalistes, se sont expliqué virilement ce lundi devant la cour d’assises spéciale de Paris. En cause: les raisons qui ont poussé le second à balancer le premier comme l’assassin du préfet Erignac.

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Pourtant, Alessandri, condamné à perpétuité pour l’assassinat d’Ajaccio le 6 février 1998 et qui a déjà purgé dix années de détention, avait fait auparavant le service maximum pour Colonna. Comme Joseph Versini, Didier Maranelli, et Alain Ferrandi avant lui vendredi, il a affirmé que le berger de Cargèse ne faisait pas partie du groupe des anonymes. «Je le redis de manière solennelle car c’est peut-être la dernière fois (Colonna est jugé en appel - NDLR), Yvan Colonna n’a jamais appartenu à notre groupe, il n’a pas participé à l’attaque de la gendarmerie de Pietrosella ni à l’assassinat politique du préfet Erignac », a-t-il déclaré, la voix calme et les mains sur la barre.
 
«C’est au moment où on  a décidé de partir qu’on a croisé le préfet»
 
Comme les trois autres conjurés, Alessandri a lui aussi laissé entendre qu’il y avait plus de sept membres dans le commando, contrairement à la thèse de l’accusation. «Je ne l’ai jamais dit parce que ça implique beaucoup de choses, mais il y avait d’autres personnes présentes, c’est embarrassant d’en parler, mais si ça peut servir à l’innocence d’Yvan Colonna…» Pas question de donner leur nombre exact, et encore moins leurs noms; en revanche, Alessandri a livré des détails supplémentaires sur l’assassinat du préfet Erignac. «On ne savait pas si le préfet devait se rendre à cette soirée (un concert dans un théâtre d’Ajaccio), avec qui et de quelle manière. Quand on l’a vu déposer son épouse devant le théâtre, on a cru qu’il n’irait pas. Avec Alain Ferrandi, on était stationné en face dans une rue perpendiculaire, on s’est dit c’est fichu, on a alerté d’autres personnes en haut de la rue, et c’est au moment où on a décidé de partir qu’on a croisé M. Erignac qui remontait la rue du théâtre. Il nous a dépassé, et j’ai pris la décision de tirer», a raconté Alessandri.
 
L’ancien exploitant agricole, qui doit pratiquer la musculation en prison, vu la largeur de ses pectoraux et de ses épaules, s’est également dit prêt à une nouvelle reconstitution. Refusée une première fois par la cour, la défense d’Yvan Colonna devrait déposer mardi une nouvelle demande, menaçant déjà à demi-mot d’un scandale en cas de nouveau refus. Des éléments nouveaux qui, en tout cas, n’ont pas convaincu les parties civiles. «Onze ans après, vous venez nous chanter qu’il y a du nouveau, vous nous prenez pour des débiles ou quoi?», a reproché, très en colère, Me Lemaire, l’avocat de la famille Erignac, à Pierre Alessandri.
 
«Les policiers ont regardé le doigt»
 
Reste une question, toujours la même. Pourquoi Alessandri a-t-il balancé son copain à la police anti-terroriste après son arrestation en 1999? La faute selon lui aux «gardes à vue  non étanches». «Lorsque le nom d’Yvan Colonna est apparu dans le PV de Didier Maranelli que la police m’a montré, j’y ai vu une porte de sortie», a-t-il répété plusieurs fois. Un «moyen de gagner du temps» pour celui qui ne pouvait «assumer» son acte. Un moyen aussi de mettre hors de cause son épouse, qui lui avait fourni un faux alibi, et de balader les enquêteurs. «L’enquête avait occulté les autres personnes, je n’allais pas la relancer. Un proverbe dit “Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt”. Je ne me prends pas pour un sage, je ne prends pas les policiers pour des imbéciles, mais ce coup-là, ils ont regardé le doigt», explique Alessandri.
 
Un moyen enfin pour le combattant nationaliste de faire payer à Yvan Colonna son soi-disant éloignement de la lutte pour la cause corse. «Il aurait dû franchir le pas pour être en cohérence avec son discours, il a laissé Didier Maranelli et Martin Ottaviani, qui n’avaient pas le même parcours militant, aller au charbon. C’est vrai, je lui en ai voulu sur le moment», a avoué Pierre Alessandri.
 
«Ta cavale a conditionné ta culpabilité»
 
Des explications que n’a guère goûtées le berger de Cargèse. Comme vendredi lors de l’audition des trois autres membres du commando, Yvan Colonna a interpellé Pierre Alessandri, mais cette fois l’échange a été sec et vif.
 
«Pierre, moi aussi ça fait dix ans que ça dure. Je l’ai déjà dit, les gardes à vue, les pressions policières, je comprends. Mais ce que je ne comprends pas, c’est que vous ayez mis tant de temps à vous expliquer, quatre ans c’est trop long! Tu envoies une lettre à la juge pour dire que je suis innocent et c’est tout, ça sert à rien!», s’emporte Colonna.
 
- «Alors rien ne sert à rien!», lui renvoie, piqué, Alessandri.
 
- «Vous m’avez sacrifié les uns et les autres! Pourquoi avoir tant tardé à dire la vérité?», ne lâche pas Colonna.
 
- «Puisque tu parles de temps, pourquoi, toi, tu as fait ta cavale (de quatre ans)?», lui balance Alessandri.
 
- «Parce que j’étais condamné d’avance», répond Colonna.
 
«C’est vrai, la plus grosse responsabilité, c’est pour moi, estime Alessandri, mais ton entêtement à rester en cavale a conditionné ta culpabilité. Ta reddition, dans les jours qui ont suivi, aurait suffi à te disculper.»