«Alain, je te demande d’être clair, je joue ma vie ici!»

Bastien Bonnefous

— 

Deux membres du commando nationaliste corse condamnés pour leur participation à l'assassinat du préfet Erignac en 1998 ont réaffirmé vendredi qu'Yvan Colonna ne faisait pas partie du groupe, l'un d'eux reliant sa mise en cause initiale à la volonté de "protéger d'autres gens".
Deux membres du commando nationaliste corse condamnés pour leur participation à l'assassinat du préfet Erignac en 1998 ont réaffirmé vendredi qu'Yvan Colonna ne faisait pas partie du groupe, l'un d'eux reliant sa mise en cause initiale à la volonté de "protéger d'autres gens". — Benoit Peyrucq AFP

Pour des hommes qui ne voulaient rien dire, ils ont beaucoup parlé. Vendredi, trois membres du commando Erignac ont innocenté Yvan Colonna devant la cour d’assises spéciale de Paris. Un blanchiment plus clair et moins ambigu que lors du premier procès fin 2007. Pour cause, les mots ont dû leur être pratiquement arrachés par le berger de Cargèse lui-même et ses avocats.

Joseph Versini, Didier Maranelli et Alain Ferrandi ont tous assuré qu’Yvan Colonna ne faisait pas partie du groupe qui a attaqué la gendarmerie de Pietrosella en septembre 1997, et abattu le préfet Erignac à Ajaccio le 6 février 1998. Mais ils ont surtout affirmé, dans un climat d’une tension extrême, que tous les participants à ces deux actions n’ont pas été arrêtés. Le commando interpellé en mai 1999 aurait alors donné le nom d’Yvan Colonna en garde à vue pour protéger ces complices mystères.

Joseph Versini le premier a parlé devant la cour. Cet exploitant agricole, condamné à 15 ans pour avoir participé à l’attentat de Pietrosella mais absent sur l’assassinat de Claude Erignac, a avoué son «erreur» à demi-mot à Colonna lui-même. Si Versini n’a rien dit lors de son interpellation, c’est la faute à une «défense collective» avec les autres accusés, laisse-t-il entendre.

«Je comprends les pressions, les garde à vue, les femmes, mais après pendant des années sans rien dire! Oh José!», lui crie alors Colonna, debout dans son box. «Je sais, je sais, mais on avait choisi cette espèce de défense collective…», répond, gêné, Versini. «Pourquoi mon nom, y’a une raison?», ne le lâche pas Colonna. «Y’avait d’autres gens sur l’action et peut-être il fallait les protéger», finit par dire Versini.

L’échange est encore plus vif quelques heures plus tard, entre Yvan Colonna et Alain Ferrandi, souvent présenté comme le chef idéologique du commando. Ne reniant rien de l’assassinat - ce nationaliste convaincu estime que «c’est l’Histoire qui (le) jugera» – Ferrandi vacille face à son «ami» Colonna. Au premier procès, l’homme avait eu une anti-phrase aux effets accablants contre Colonna.

«Yvan Colonna est un homme d’honneur et je suis convaincu que s’il avait participé, il l’aurait reconnu, donc il n’a pas participé», avait-il lancé d’une voix froide et sans un regard pour le berger. Du coup, vendredi, Colonna a pris les devants. Debout, le visage grave, la voix émue, il interpelle longuement Ferrandi.

- «Je m’adresse à toi Alain, tu as dit que tu étais mon ami, tu as dit que je ne faisais pas partie du groupe, mais tu le sais, ta phrase sybilline a été interprétée, il a suffi de ça pour me faire condamner à perpétuité, tous tes propos ici sont analysés et disséqués Alain. Le problème, c’est que tu éludes les questions. Pendant quatre ans, vous vous êtes tus (…) Maintenant, je risque perpétuité, je te demande d’être clair, je joue ma vie ic!», clame Colonna.

- «Autrement dit c’est sur mes épaules que repose ta vie, rétorque, piqué au vif, Ferrandi. Je le redis Yvan, tu ne fais pas partie du groupe».

- «Y’a d’autres raisons que la crainte à ton silence pendant tant d’années?», relance Colonna.
- «Ce que je peux dire, c’est que l’enquête a des carences certaines, il est évident que des gens n’ont pas pu être arrêtés», finit par répondre Ferrandi, pesant chacun de ses mots.

La défense de Colonna prend alors le relais. «Est-ce que des gens non identifiés ont participé à Pietrosella et à l’assassinat du préfet Erignac ? Oui ou non?», demande Me Simeoni. «Vous m’en demandez beaucoup… je peux vous dire que nous étions plus nombreux au sein du groupe et sur les faits», capitule Ferrandi.

Auparavant, c’est un autre membre, Didier Maranelli, le chauffeur du commando selon l’accusation, qui a écarté Colonna. Pressé de questions par la défense, cet ancien comptable aux airs farauds, condamné à 25 ans pour l’assassinat du préfet, est contraint de baisser la garde. «Oui on non, a-t-il pu exister d’autres personnes? Oui ou non citer Yvan Colonna permet-il d’éviter de parler de ces personnes?», le harcèle Me Maisonneuve. Après un très long silence, Maranelli lâche dans un souffle : «C’est exact ». Avant d’ajouter, excédé, « je ne répondrai plus ! Basta!».

Face à ces déclarations plus nettes qu’en 2007, les parties civiles – Mme Erignac en tête - ne cachent pas leur exaspération. «Ça a un côté tellement fabriqué que je me demande qui peut prendre ça en compte», s’interroge Me Lemaire, avocat de la famille du préfet.

Après l’embroglio Vinolas au début du procès, le débat sur la taille réelle du tireur, l’absence de témoins oculaires reconnaissant Colonna, ces face à face avec le commando sont un nouveau tournant dans l’affaire. Reste une question toujours sans réponse, et elle est de taille : pourquoi, si Yvan Colonna est innocent, la police aurait-elle voulu l’impliquer à ce point dans ce dossier, comme l’affirment la plupart des membres condamnés du commando?