Une première victoire en Guadeloupe, en attendant les Etats généraux

CONFLIT SOCIAL La signature de l'accord mettant fin à une grève historique n'est qu'un premier pas vers une remise à plat du fonctionnement des départements d'outre-mer...

Catherine Fournier et J.M et L. de C.

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Le leader du LKP Elie Domota et le préfet Nicolas Desforges ont signé mercredi soir un accord appelant "à la reprise de l'activité normale" en Guadeloupe, après 44 jours de grève générale, tandis qu'en Martinique les négociations continuaient.
Le leader du LKP Elie Domota et le préfet Nicolas Desforges ont signé mercredi soir un accord appelant "à la reprise de l'activité normale" en Guadeloupe, après 44 jours de grève générale, tandis qu'en Martinique les négociations continuaient. — Julien Tack AFP

Un accord arraché après 44 jours de grève générale, un record en Guadeloupe. Le LKP avait de quoi crier victoire ce jeudi. Le collectif et son leader, Elie Domota, sont parvenus à obtenir des avancées sur leurs 146 revendications initiales en faveur du pouvoir d'achat. Résultat, un texte dense, ne comptant pas moins de 165 articles sur le prix de la baguette, l'embauche d'enseignants, le gel des loyers ou encore l'octroi de billets d'avions à prix réduits. Et surtout, en annexe, l'accord «Jacques Bino» - rebaptisé «Jacques Bingo» par les patrons -, qui prévoit une augmentation de 200 euros mensuels pour les bas salaires (1,4 smic).

Reste que ni le Medef ni la CGPME n'ont apposé leur signature mercredi soir à la préfecture de Pointe-à-Pitre. «Les signataires de l'accord ne concernent que 10% des salariés de Guadeloupe», affirme à 20minutes.fr Willy Angèle, le patron du Medef local. C'est pour cette raison que le LKP n'entend pas baisser les bras. Aussitôt l'accord signé, Elie Domota a appelé ses troupes «à rester mobilisées et à continuer à se battre» pour étendre «dans toutes les entreprises de Guadeloupe» les hausses de salaire. Une extension de l'accord pourrait aussi être décidée au sommet de l'Etat.

Un «patch» sur des blessures ouvertes

Chaque partie est consciente, toutefois, qu'il s'agit là de mesures d'urgence, inaptes à pallier les problèmes de fond de la société guadeloupéenne en particulier et des départements d'outre-mer en général. «C'est une première victoire, mais il reste de nombreux chantiers», confiait Elie Domota à 20minutes.fr ce jeudi. Au secrétariat d'Etat, on estime aussi que cette sortie de crise n'est qu'une étape et qu'il va falloir tout remettre à plat lors des Etats généraux de l'outre-mer prévus en avril. Le Cran (Conseil représentatif des associations noires) va plus loin, affirmant que «si on se contente de coller un "patch" sur ces blessures ouvertes, alors il y aura d’autres crises, encore plus dévastatrices, encore plus lourdes de conséquences, que celle à laquelle nous venons d’assister.»

Un avis partagé par Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire de l'esclavage et spécialiste de l'histoire de l'outre-mer. «On arrive à la fin d'un système dans ces départements. S'il se perpétuait, ce ne serait que soubresaut sur soubresaut», affirme-t-elle à 20minutes.fr. Selon cette Réunionnaise, la crise mondiale a renforcé le sentiment d'impasse dans ces territoires. «On marche sur la tête, 70% des importations sont encore issues de la métropole alors que des échanges pourraient être mis en place avec des pays voisins, les produits sont soumis aux mêmes normes européennes, lourdes et coûteuses, que ceux de la métropole, les fonctionnaires sont surpayés quand le reste de la population vit dans une grande pauvreté...»

La question de l'autonomisation sur la table

Reste la question des prix. L'augmentation des salaires du privé risque bien de les tirer un peu plus vers le haut. «Il en faut en finir avec la monoculture, le monopole de la fonction publique, suggère la spécialiste. Il faut diversifier l'agriculture, encourager les entreprises familiales, les services à la personne...» Le tout pour doper la concurrence et réduire les inégalités.

Tout cela devra être mis sur la table lors des Etats généraux. «Depuis 1946 (date de la départementalisation, ndlr), aucun gouvernement n'avait vraiment réfléchi à ces questions», note Françoise Vergès. La grève du LKP constitue donc bel et bien un tournant, selon l'historienne. Nicolas Sarkozy avait d'ailleurs replacé le débat sur le terrain politique et institutionnel lors du rendez-vous du 19 février avec les élus d'outre-mer, indiquant que la question de l'évolution statutaire des DOM devrait être abordée «sans tabou». Et «avec courage», ajoute Françoise Vergès, car «il va falloir renoncer aux bénéfices de la dépendance».